Antoine Barnave – Une nouvelle distribution du pouvoir

Je vais appliquer ces idées à l’histoire des institutions politiques de l’Europe depuis le gouvernement féodal. Mes observations ne seront point fondées sur des subtilités historiques, mais sur des faits universellement reconnus ; elles peuvent être susceptibles de beaucoup d’objections de détail, mais je crois le système général une solide vérité, et quelque vagues que soient nécessairement les notions qu’on peut donner en quelques pages sur un sujet aussi étendu, elles peuvent cependant jeter un plus grand jour sur ce que j’ai à dire de la marche des pouvoirs politiques en Europe.

Dans le premier période de la société, l’homme vivant de la chasse connaît à peine la propriété : son arc, ses flèches, le gibier qu’il a tué, les peaux qui servent à le couvrir, sont à peu près tout son bien. La terre entière est commune à tous. Alors, les institutions politiques, s’il en existe quelque commencement, ne peuvent avoir la propriété pour base ; la démocratie n’y est autre chose que l’indépendance et l’égalité naturelle ; la nécessité d’un chef dans les combats y donne les premiers élément de la monarchie ; le crédit du savoir, toujours d’autant plus grand que la masse des hommes est plus ignorante, y donne naissance à la première aristocratie, celle des vieillards, des prêtres, des devins, des médecins, origine des brames, des druides, des augures ; en un mot, de toute aristocratie fondée sur la science, qui partout a précédé celle des armes et celle de la richesse, et qui, dès l’origine de la société, acquiert toujours un grand pouvoir par quelques services réels soutenus d’un grand accessoire de tromperie.

Lorsque l’accroissement de la population fait sentir à l’homme le besoin d’une subsistance moins précaire et plus abondante, il sacrifie pour exister une portion de son indépendance, il se plie à des soins plus assidus : il apprivoise des animaux, élève des troupeaux et devient peuple pasteur. Alors la propriété commence à influer sur les institutions ; l’homme attaché au soin des troupeaux n’a plus toute l’indépendance du chasseur ; le pauvre et le riche cessent d’être égaux,et la démocratie naturelle n’existe déjà plus. La nécessité de protéger et de défendre les propriétés oblige de donner plus d’énergie à toute autorité militaire et civile ; ceux qui en disposent attirent les richesses par le pouvoir, comme par les richesses ils agrandissent le pouvoir et le fixent dans leurs mains ; enfin, dans cet âge des sociétés, il peut exister des combinaisons où le pouvoir aristocratique ou monarchique acquiert une extension illimitée. Des exemples pris dans plusieurs régions asiatiques le prouvent, mais il n’entre pas dans mon sujet de les développer.

Enfin, les besoins de la population s’accroissant toujours, l’homme est obligé de chercher sa nourriture dans le sein de la terre ; il cesse d’être errant, il devient cultivateur. Sacrifiant le reste de son indépendance, il se lie pour ainsi dire à la terre et contracte la nécessité d’un travail habituel. Alors la terre se divise entre les individus, la propriété n’enveloppe plus seulement les troupeaux qui couvrent le sol, mais le sol lui-même ; rien n’est commun : bientôt les champs, les forêts, les fleuves même deviennent propriété ; et ce droit, acquérant chaque jour plus d’étendue, influe toujours plus puissamment sur la distribution du pouvoir.

Il semblerait que l’extrême simplicité d’un peuple purement agricole devrait s’accorder avec la démocratie ; cependant un raisonnement plus approfondi, et surtout l’expérience prouve que le moment où un peuple est parvenu à la culture des terres et où il ne possède pas encore cette industrie manufacturière et commerciale qui lui succède, est de tous les périodes du régime social celui où le pouvoir aristocratique acquiert le plus d’intensité. C’est à cette époque qu’il domine et qu’il subjugue presque toujours les influences démocratique et monarchique.

Rarement, et jamais peut-être, il n’est arrivé que la première distribution des terres se soit faite avec une certaine égalité. Si le partage a lieu sur une terre vierge et possédée par le simple droit d’occupation, le peuple ayant toujours quelques institutions politiques, quelques pouvoirs établis au moment où arrive ce troisième période de la société, la distribution des terres se fera en raison des rangs, du pouvoir et de la quantité de troupeaux dont chacun jouit ; que ferait le pauvre et le faible d’un vaste champ qu’il ne pourrait défricher ? il se réduira de lui-même au nécessaire, tandis qu’un chef occupera toute l’étendue qu’il peut couvrir par ses troupeaux et cultiver par ses serviteurs et ses esclaves ; car c’est une circonstance humiliante de l’histoire des sociétés, que la propriété des hommes a presque toujours précédé celle des terres, comme l’usage de la guerre, qui fait les esclaves, a précédé le degré de population qui fait un besoin de la culture et du travail.

Si la possession de la terre est le fruit de la conquête, l’inégalité de la distribution sera plus grande encore, suivant les usages qui règnent à cette époque. La conquête presque toujours dépouille les vaincus de la plus grande partie de leurs biens et souvent les réduit à l’esclavage ; parmi les vainqueurs, elle n’enrichit guère que les chefs, à peine le soldat trouve-t-il dans son lot à nourrir, pendant quelque temps, son orgueilleuse oisiveté.

Ainsi, dès le premier moment où un peuple cultive la terre, il la possède ordinairement par portions très inégales. Mais quand il existerait d’abord quel que égalité, pour peu que par la marche nécessaire des choses elle s’altérât, l’inégalité des portions deviendrait bientôt excessive. C’est un principe certain, que là où il n’existe d’autre revenu que celui des terres, les grandes propriétés doivent peu à peu engloutir les petites ; comme là où il existe un revenu de commerce et d’industrie, le travail des pauvres parvient peu à peu à attirer à lui une portion des terres des riches.

S’il n’existe d’autre produit que celui des terres, celui qui n’en possède qu’une petite portion sera souvent réduit, ou par sa négligence, ou par l’incertitude des saisons, à manquer du nécessaire ; alors il emprunte du riche, qui lui prêtant chaque année une faible portion de son épargne, parvient bientôt à s’approprier son champ. Plus il l’a appauvri, plus il le tient dans sa dépendance ; il lui présente alors, comme une faveur, la proposition de le nourrir en lui faisant cultiver ses propres terres et de l’admettre parmi ses serviteurs ; si même la loi l’y autorise, il achètera jusqu’à sa liberté.

Le cultivateur sacrifie ainsi toute l’indépendance que la nature lui a donnée ; le sol l’enchaîne parce qu’il le fait vivre. Pauvre, disséminé dans les campagnes, assujetti par ses besoins, il l’est encore par la nature de ses travaux qui le sépare de ses semblables et l’isole. C’est le rassemblement des hommes dans les villes qui donne au faible le moyen de résister par le nombre à l’influence du puissant, et c’est le progrès des arts qui rend ces rassemblements nombreux et constants.

Enfin, dans cet âge de la société, le pauvre n’est pas moins asservi par son ignorance, il a perdu cette sagacité naturelle, cette hardiesse d’imagination qui caractérisent l’homme errant dans les bois, ces usages et ces maximes de sagesse qui sont le fruit de la vie contemplative des peuples pasteurs. Il n’a point encore acquis les lumières et la hardiesse de penser, que la richesse et le progrès des arts font pénétrer dans toutes les classes de la société ; habituellement seul, absorbé par un travail continuel et uniforme, il offre l’exemple du dernier degré d’abaissement auquel la nature humaine puisse tomber : toutes les superstitions ont alors le droit de l’asservir. C’est ainsi que quelques citoyens acquièrent facilement sur la multitude le triple empire de la richesse, de la force et de l’instruction, et qu’ils fixent dans leurs mains le gouvernement de l’état, la juridiction, le commandement militaire, le sacerdoce.

Ordinairement, à cette époque, le pouvoir monarchique décroît dans la même proportion que le pouvoir aristocratique s’agrandit.

Tant que les peuplades ont vécu par la chasse ou par les troupeaux, errantes sur la terre, faisant sans cesse des émigrations, disputant le territoire à d’autres peuplades, joignant souvent la ressource du brigandage à leurs occupations habituelles, et faisant la guerre par nécessité ou par oisiveté, elles ont presque toujours eu besoin d’un général, ou d’un chef ; mais, en se pliant à la culture des terres, elles se fixent ; leur existence, dans les commencements encore, chancelante et agitée, devient toujours plus pacifique et tranquille, et le pouvoir monarchique déchoit parce qu’il cesse d’être utile, et parce que l’aristocratie, qui s’élève alors, lui dispute et lui enlève bientôt la prééminence.

Dans cet état de choses, il se formera difficilement de grands empires ; si les événements politiques les établissent, ils ne pourront guère subsister que sous une forme fédérative ; comme il n’existe point de commerce, les parties ne sont point unies entre elles par leurs besoins et leurs communications réciproques, et, comme il n’existe presqu’aucun moyen de lever des tributs dans un pays où il n’y a aucune accumulation de capitaux, la puissance du centre ne peut entretenir une force assez considérable pour maintenir l’unité et l’obéissance ; la force reste dans les parties de territoire où les richesses se recueillent et se consomment, et, si ces portions sont unies entre elles, ce ne peut être que pour leur sûreté réciproque et par un pacte fédératif.

Le règne de l’aristocratie dure autant que le peuple agricole continue à ignorer ou à négliger les arts, et que la propriété des terres continue d’être la seule richesse.

Comme la marche naturelle des sociétés est de croître sans cesse en population et en industrie jusqu’à ce qu’elles soient parvenues au dernier degré de la civilisation, l’établissement des manufactures et du commerce doit naturellement suc céder à la culture ; cependant deux causes puissantes peuvent considérablement presser ou retarder les progrès de cette dernière époque : la situation géographique, qui appelle les hommes au commerce ou les isole, multiplie entre eux les communications ou les leur refuse, leur ouvre ou leur ferme la mer ; et les institutions politiques, qui leur font estimer ou mépriser le commerce, et qui portent leur activité ou vers les arts de la guerre qui consomment la population et arrêtent les richesses, ou vers les arts de la paix qui multiplient rapidement les hommes et les biens.

A la longue, les institutions politiques adoptent, si l’on peut s’exprimer ainsi, le génie de la localité ; quelquefois cependant, elles peuvent le contrarier longtemps. Comme, avant l’époque où le commerce existe, l’aristocratie est, par la nature des choses, en possession du pouvoir, c’est elle alors qui fait les lois, qui crée les préjugés et qui dirige les habitudes du peuple ; elle a soin, sans doute, de les combiner de manière à conserver toujours la puissance, et, si elle a autant d’habileté que de zèle à en calculer les moyens, elle pourra balancer longtemps, par l’énergie des institutions, l’influence des causes naturelles. Ainsi, l’inaliénabilité des biens ecclésiastiques, le droit d’aînesse, les substitutions, et tant d’autres lois créées par l’aristocratie féodale au temps de son plus grand pouvoir, ont retardé sa chute de plusieurs siècles ; ainsi, les institutions romaines eurent assez d’énergie pour conserver, pendant six cents ans, le mépris des arts et du commerce dans une des régions du monde les plus heureusement situées pour les cultiver.

Quoi qu’il en soit, dès que les arts et le commerce parviennent à pénétrer dans le peuple et créent un nouveau moyen de richesse au secours de la classe laborieuse, il se prépare une révolution dans les lois politiques ; une nouvelle distribution de la richesse produit une nouvelle distribution du pouvoir. De même que la possession des terres a élevé l’aristocratie, la propriété industrielle élève le pouvoir du peuple ; il acquiert sa liberté, il se multiplie, il commence à influer sur les affaires.

De là, une deuxième espèce de démocratie : la première avait l’indépendance, celle-ci a la force ; la première résultait du néant des pouvoirs pour les opprimer, celle-ci d’un pouvoir qui lui est propre ; la première est celle des peuples barbares, celle-ci des peuples policés.

Dans de petits états, la force de ce nouveau pouvoir populaire sera telle, qu’il y deviendra quelquefois maître du gouvernement, et une nouvelle aristocratie, une sorte d’aristocratie bourgeoise et marchande, pourra s’élever par ce nouveau genre de richesse.

Dans les grands états, toutes les parties se lient par une communication réciproque ; il se forme une classe nombreuse de citoyens qui, avec les grandes richesses de l’industrie, a le plus puissant intérêt au maintien de l’ordre intérieur, et qui, par le moyen de l’impôt, donne à la puissance publique la force nécessaire pour faire exécuter les lois générales. Une somme considérable d’impôts qui sans cesse se porte des extrémités au centre et du centre aux extrémités, une armée réglée, une grande capitale, une multitude d’établissements publics deviennent autant de liens qui donnent à une grande nation cette unité, cette cohésion intime qui la font subsister.