Guillaume Cousinot – Bataille de la Brossinière

En iceluy temps, un chevalier d’Angleterre, nommé la Poule, de grand sens et lignage, et vaillant chevalier, partit du pays de Normandie avec bien deux mille et cinq cens combattans Anglois, et s’en vint courre au pays d’Anjou et se logea au dit pays devant un chastel nommé Segré. Laquelle chose vint à la congnoissance de Messire Ambroise de Loré, lequel très diligemment envoya et fit hastivement sçavoir au comte d’Aumale, qui estoit à Tours, et assembloit gens pour une entreprinse qu’il avoit au pays de Normandie, laquelle le dit seigneur de Loré sçavoit bien.

Comme le dit de la Poule estoit au dict pays d’Anjou, le dit comte d’Aumale estoit lieutenant du roy, et aussitost qu’il eut receu les lettres du dict de Loré, il s’en vint très hastivement en la ville de Laval, et manda gens de toutes parts qu’ils se rendissent à luy, lesquels le fisrent très volontiers ; et le dit seigneur de Fontaines y alla. Et là vint un chevalier, nommé Messire Jean de la Haye, baron de Coulonces, qui y amena une belle et gente compaignée de guerre ; lequel estoit pour lors en l’indignation du dict comte d’Aumale, pour plusieurs désobéissances qu’il luy avoit faictes ou dit pays, et ne vouloit point qu’il fust en sa compaignée. Toutefois le dit de Loré fit tant que pour cette fois il estoit content qu’il y fust, mais que il ne le veist point, et qu’il ne se monstrast devant luy ; si estoit-il très vaillant chevalier. Et le lendemain bien matin se partit le dict comte d’Aumale et sa compaignée, qui estoit un jour de samedy pour soy aller mettre entre le pays de Normandie et les dicts Anglois, en un lieu qu’on disoit qu’ils devoient passer, pour eulx en retourner et entrer au dit pays de Normandie, et furent choisis plusieurs gens de guerre, des plus suffisans et cognoissans à ce, pour les chevaucher, et furent chargez de par le dit comte de lui faire sçavoir toutes nouvelles d’iceux Anglois. Ils trouvèrent qu’ils estoient partis du dit chastel de Segré et s’en venoient par devant un autre chasteau nommé La Gravelle et amenoient avec eux les hostages du dict chastel de Segré, et plusieurs, et plus de mille à douze cens bœufs et vaches.

Et s’en vint le dit comte d’Aumale loger en un village nommé le Bourg Neuf de la Forest, et eut certaines nouvelles que les Anglois estoient partis à trois lieues du dit lieu, ou environ, et qu’ils tiroient tout droit pour aller passer en un lieu nommé la Brossinière, à une lieue du dit lieu de Bourneuf. Et alors le dict comte d’Aumale qui estoit sage et vaillant, envoya quérir le bastard d’Alençon, et envoya aussi à Madame de Laval, luy prier qu’elle luy voulust envoyer l’aisné de ses fils, nommé Andry de Laval, lors estant jeune d’âge de douze ans ; laquelle le fit très volontiers, et luy bailla pour l’accom-paigner Messire Guy de Laval, seigneur de Mont-Jean, et tous les gens de la seigneurie de Laval, et autres plusieurs ses vassaux et hommes qu’elle peut avoir promptement d’autre part.

Le dict comte d’Aumale manda pareillement quérir Louis de Tromargon et le sire de Loré, ausquels il dit les nouvelles qui luy estoient venues des dicts Anglois, et leur requist conseil, pour ce qu’il vouloit là conclure ce qu’il avoit à faire ; et y eut de diverses opinions et imaginations, et finalement fut conclu de combatre les dits Anglois s’ils vouloient attendre et que le dit comte avec tous ses gens seroient au dit lieu de la Brossinière le dimanche matin à soleil levant, et que le dit comte d’Aumale se mettroit au dit lieu à pied, avec les seigneurs dessus dits, pour attendre les dits Anglois ; et que le dit de Loré et Louis de Tromargon seroient à cheval, à tout sept ou huit vingt lances, pour besongner sur iceux Anglois, ainsi qu’ils verroient à faire, sans nulle charge : que s’ils avoient affaire d’un autre capitaine, ils le pourroient prendre. Et on disoit cela pour le dit capitaine de Coulonces, qui estoit en l’indignation du dist comte d’Aumale.

Si se trouvèrent ainsi qu’il avoit esté ordonné et à l’heure, audit lieu de la Brossinière ; et fut la bataille ordonnée à pied, et lesdits de Loré, Tromargon, et Coulonces à cheval ; et l’ordonnance ainsi faite, on veit dedans deux heures après les coureurs des Anglois, qui chassoient aucuns coureurs des François et lors lesdits capitaines à cheval chargèrent sur lesdits coureurs Anglois, et leur tinrent tellement l’escarmouche qu’ils les contraignirent de descendre à pied près de leur bataille : et les Anglois venoient en belle ordonnance, marchans contre la bataille du comte d’Aumale, laquelle ils ne pouvoient bonnement voir, pour ce que ceux de cheval estoient tousjours entre deux, et se tenoient tous ensemble se retirans tout bellement avec ledit comte d’Aumale.

Et quand les batailles dudit comte d’Aumale et du susdit la Poulle Anglois furent près l’une de l’autre, comme d’un traict d’arc, les Anglois marchoient fort et en marchant ils picquoient de gros paulx, qu’ils avoient en grand nombre et portoient avec eux : et lors lesdits trois capitaines et les gens de cheval passèrent par entre les deux batailles, cuidans frapper d’un costé sur lesdits Anglois ; ce qu’ils ne peurent bonnement faire, pour occasion des paulx et pour ce tout à coup tournèrent sur un costé de la bataille où il n’y avoit aucuns paulx et frappèrent vaillamment sur eux. Ceux de pied marchoient tousjours les uns contre les autres ; et au frapper que firent ceux de cheval, les Anglois se rompirent, et serrèrent ensemble contre un grand fossé, et estoient comme sans aucune ordonnance. Et lors la bataille à pied joignit aux Anglois, et combatirent main à main ; il y cut de grandes vaillances d’armes faites.

Mais lesdits Anglois ne peurent soustenir le faix que leur bailloient les François, et furent desconfits au champ et y en eut de quatorze à quinze cent de tuez qui furent faits enterrer par la dicte dame, obstant ce que la bataille avoit esté en sa terre. Et y estoit présent Alençon le Hérault qui rapporta le nombre des morts et y en eut de tuez à la chasse de deux à trois cent. Et si y eut plusieurs prisonniers, et entre les autres le susdit seigneur de la Poule, Thomas Aubourg, et Messire Thomas Clisscton, et n’en eschappa pas six vingt, que tous ne fussent mors ou prins.

Et y eut là des chevaliers faits et entre les autres Messire André de Laval, lequel fut depuis seigneur de Lohéac et mareschal de France, et plusieurs autres. Et y eut un chevalier françois tué Messire Jehan le Roux, et peu d’autres. Et de là ledit comte d’Aumale et sa compaignée s’en allèrent loger à la Gravelle. Dudit lieu de la Gravelle ce dit comte d’Aumale print son chemin droit au pays de Normandie et s’en alla devant Avranches, et y laissa le seigneur d’Aussebourg avec certaine quantité de gens d’armes pour sçavoir s’ils pourroient mettre la ville d’Avranches en l’obéissance du roy ; et ledit comte passa outre et s’en vint loger aux fauxbourgs de Sainct Lou en Normandie, et y fut trois ou quatre jours ; et y eut prins plusieurs prisonniers et biens, puis revint par devant la dite ville d’Avranches, laquelle pour lors n’estoit pas bien aysée à avoir ; et pour ce s’en retourna luy et toute sa compaignée au pays du Mayne sans faire autre chose.