Nous croyons qu’une morale exclusivement scientifique, pour être complète, doit admettre que la recherche du plaisir n’est que la conséquence même de l’effort instinctif pour maintenir et accroître la vie : le but qui, de fait, détermine toute action consciente est aussi la cause qui produit toute action inconsciente : c’est donc la vie même, la vie à la fois la plus intense et la plus variée dans ses formes. Depuis le premier tressaillement de l’embryon dans le sein maternel jusqu’à la dernière convulsion du vieillard, tout mouvement de l’être a eu pour cause la vie en son évolution ; cette cause universelle de nos actes, à un autre point de vue, en est l’effet constant et la fin.
L’analyse qui précède concorde par son résultat avec les analyses de l’école évolutionniste, que nous ne reproduirons pas ici. Le motif sous-jacent de toutes nos actions, la vie, est admis même par les mystiques, car ceux-ci supposent généralement une prolongation de l’existence au delà de ce monde ; et l’existence intemporelle n’est elle-même que de la vie concentrée en un punctum stans [un instant particulier et stable face à la continuité du temps]. La tendance à persévérer dans la vie est la loi nécessaire de la vie non seulement chez l’homme, mais chez tous les êtres vivants, peut-être même dans le dernier atome de l’éther, car la force n’est probablement qu’un abstrait de la vie. Cette tendance est, sans doute, comme le résidu de la conscience universelle, d’autant plus qu’elle dépasse et enveloppe la conscience même. Elle est donc à la fois la plus radicale des réalités et l’inévitable idéal.
La partie de la morale fondée uniquement et systématiquement sur les faits positifs peut se définir : la science qui a pour objet tous les moyens de conserver et d’accroître la vie, matérielle et intellectuelle. Les lois suprêmes de cette morale seront identiques aux lois les plus profondes de la vie même et, dans quelques-uns de ses théorèmes les plus généraux, elle vaudra pour tous les êtres vivants.
Si on nous dit que les moyens de conserver la vie physique rentrent dans l’hygiène plutôt que dans la morale, nous répondrons que la tempérance, depuis longtemps placée parmi les vertus, est pratiquement une application de l’hygiène et que, d’ailleurs, une morale exclusivement positive, sous le rapport physique et abstraction faite de tous les autres rapports, ne peut guère différer d’une hygiène élargie.
Si on demande ce que c’est qu’accroître l’intensité de la vie, nous répondrons que c’est accroître le domaine de l’activité sous toutes ses formes (dans la mesure compatible avec la réparation des forces).
Les êtres inférieurs n’agissent que dans une certaine direction ; puis ils se reposent, s’affaissent dans une inertie absolue, par exemple le chien de chasse, qui s’endort jusqu’au moment où il recommencera à chasser. L’être supérieur, au contraire, se repose par la variété de l’action, comme un champ par la variété des productions ; le but poursuivi, dans la culture de l’activité humaine, c’est donc la réduction au strict nécessaire de ce qu’on pourrait appeler les périodes de jachère. Agir, c’est vivre ; agir davantage, c’est augmenter le foyer de vie intérieure. Le pire des vices sera, à ce point de vue, la paresse, l’inertie. L’idéal moral sera l’activité dans toute la variété de ses manifestations, du moins de celles qui ne se contrarient pas l’une l’autre ou qui ne produisent pas une déperdition durable de forces. Pour prendre un exemple, la pensée est l’une des formes principales de l’activité humaine : non, comme l’avait cru Aristote, parce que la pensée serait l’acte pur et dégagé de toute matière (hypothèse invérifiable), mais parce que la pensée est, pour ainsi dire, de l’action condensée et de la vie à son maximum de développement. De même pour l’amour.
Le plaisir est un état de la conscience qui, selon, les psychologues et les physiologistes, est lié à un accroissement de la vie (physique ou intellectuelle) il s’ensuit que ce précepte : « accrois d’une manière constante l’intensité de ta vie » se confondra finalement avec celui-ci : « accrois d’une manière constante l’intensité de ton plaisir. » L’hédonisme peut donc subsister, mais au second rang et plutôt comme conséquence que comme principe. Tous les moralistes anglais disent : « le plaisir est le seul levier avec lequel on puisse mouvoir l’être. » Entendons-nous. Il y a deux sortes de plaisir. Tantôt le plaisir correspond à une forme particulière et superficielle de l’activité (plaisir de manger, de boire, etc.), tantôt il est lié au fond même de cette activité (plaisir de vivre, de vouloir, de penser, etc.) ; dans le premier cas, il est purement sensitif ; dans l’autre, il est plus profondément vital, plus indépendant des objets extérieurs : il ne fait qu’un avec la conscience même de la vie. Les utilitaires ou les hédonistes se sont trop plu à considérer la première espèce de plaisir ; l’autre a une importance supérieure. On n’agit pas toujours en vue de poursuivre un plaisir particulier, déterminé et extérieur à l’action même ; parfois on agit pour le plaisir d’agir, on vit pour vivre, on pense pour penser. Il y a en nous de la force accumulée qui demande à se dépenser ; quand la dépense en est entravée par quelque obstacle, cette force devient désir ou aversion ; quand le désir est satisfait, il y a plaisir ; quand il est contrarié, il y a peine ; mais il n’en résulte pas que l’activité emmagasinée se déploie uniquement en vue d’un plaisir, avec un plaisir pour motif ; la vie se déploie et s’exerce parce qu’elle est la vie. Le plaisir accompagne chez tous les êtres la recherche de la vie, beaucoup plus qu’il ne la provoque ; il faut vivre avant tout, jouir ensuite.
On a cru longtemps que l’organe créait la fonction, on a cru aussi que le plaisir créait la fonction : « l’être va, disait Épicure, où l’appelle son plaisir ; » ce sont là, d’après la science moderne, deux vérités incomplètes et mêlées d’erreurs ; à l’origine, l’être ne possédait point un organe tout fait ; de même, il n’avait pas, en quelque sorte, un plaisir tout fait ; lui-même, en agissant, a fait son organe et fait son plaisir. Le plaisir, comme l’organe, procède de la fonction. Plus tard, d’ailleurs, comme l’organe même, il réagit sur la fonction ; on finit par agir de telle manière parce qu’on a un organe développé dans tel sens et qu’on éprouve un plaisir en allant dans telle direction. Mais le plaisir n’est pas premier ; ce qui est premier et dernier, c’est la fonction, c’est la vie. Si on n’a pas besoin, pour diriger la nature, de faire appel à une impulsion étrangère ou supérieure à elle, si la nature est, pour ainsi dire, automotrice et autonome, on n’a pas besoin non plus de faire appel à une détermination inférieure et particulière, comme tel plaisir.
Ce qu’on peut accorder aux hédonistes, c’est qu’il ne saurait y avoir conscience sans un plaisir ou sans une douleur vagues ; le plaisir et la peine pourraient être regardés comme le principe même de la conscience ; d’autre part, la conscience est le levier nécessaire pour produire toute action autre que le pur acte réflexe : la théorie anglaise est donc vraie en ce sens que toute action volontaire, ayant toujours besoin pour ainsi dire de passer par la conscience, s’imprègne nécessairement d’un caractère agréable ou désagréable. Agir et réagir, c’est toujours jouir ou souffrir; c’est toujours aussi désirer ou craindre.
Mais ce caractère agréable ou désagréable de l’action ne suffit pas pour l’expliquer tout entière. La jouissance, au lieu d’être une fin réfléchie de l’action, n’en est souvent, comme la conscience même, qu’un attribut. L’action sort naturellement du fonctionnement de la vie, en grande partie inconscient ; elle entre aussitôt dans le domaine de la conscience et de la jouissance, mais elle n’en vient pas. La tendance de l’être à persévérer dans l’être est le fond de tout désir sans constituer elle-même un désir déterminé. Le mobile emporté dans l’espace ignore la direction où il va, et cependant il possède une vitesse acquise prête à se transformer en chaleur et même en lumière, selon le milieu résistant où il passera ; c’est ainsi que la vie devient désir ou crainte, peine ou plaisir, en vertu même de sa force acquise et des primitives directions où l’évolution l’a lancée. Une fois connue l’intensité de vie chez un être avec les diverses issues ouvertes à son activité, on peut prédire la direction que cet être se sentira intérieurement poussé à prendre. C’est comme si un astronome pouvait prédire la marche d’un astre rien que par la connaissance de sa masse, de sa vitesse et de l’action des autres astres.
Source : Jean-Marie Guyau - Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction


