Beaucoup ont travaillé à démontrer, par de grands arguments et autorités, qu’il est plus grand bonheur sur terre pour un homme de vivre libre et indépendant que de s’asservir de son plein gré, sans y être contraint. Selon eux, on pourrait dire qu’un homme n’a guère de bon sens s’il, vivant dans les plaisirs et les délices du monde — en pleine jeunesse et jouissant de sa liberté —, décide de lui-même, sans nécessité, d’entrer dans une étroite prison douloureuse, pleine de larmes, de gémissements et d’angoisses, et s’y enferme de son propre chef.
Une fois qu’il s’est laissé enfermer, on referme sur lui la porte de fer, solidement verrouillée, et il est si étroitement retenu qu’aucune prière ne peut plus lui permettre d’en sortir. Et surtout, on doit le tenir pour fou et sans raison s’il s’est ainsi emprisonné alors même qu’il avait entendu, auparavant, pleurer et gémir les prisonniers déjà enfermés dans cette geôle.
Or, comme la nature humaine aspire d’elle-même à la liberté, beaucoup de grands seigneurs ont perdu leur pouvoir pour avoir voulu ôter la liberté à leurs sujets. Et, de même, de nombreuses cités, villes et nations ont été détruites par excès de désir de liberté, entraînant d’innombrables guerres et massacres. C’est pour cette liberté que les nobles Français, par leurs prouesses, se sont affranchis de la servitude des empereurs de Rome : bien des batailles furent livrées et remportées pour cette cause.
Il arriva même une fois que, n’étant pas assez puissants pour affronter l’empereur qui avait envahi leur terre, ils préférèrent abandonner leur pays plutôt que de servir ou de payer tribut. Ils montrèrent ainsi la noblesse de leur cœur. Ensuite, ils allèrent conquérir d’autres terres, et par leur vaillance, ils reconquirent noblement la France à la pointe de l’épée. Depuis lors, ils ont tenu ce royaume libre, du moins en ce qui concerne leur propre profit.
De ce fait, toutes les nations alors en servitude désiraient venir en France pour y être libres. C’est pourquoi la France devint la plus noble terre du monde : la plus riche, la plus peuplée, la mieux bâtie, florissante en richesses, en savoir, en prudence, en foi catholique et en toutes vertus.
Et puisqu’ils étaient eux-mêmes libres, la raison voulait qu’ils rendent aussi leur peuple libre, en lui donnant les lois qu’ils s’étaient données à eux-mêmes — car il n’est pas juste d’avoir un droit pour soi et un autre pour son voisin. Mais cela n’ayant pas été fait, la terre est devenue déserte, privée de peuple, appauvrie en savoir et en vertu. Le péché et les vices y règnent désormais, alors que chacun devrait aimer le bien commun.
On peut dire en général que celui qui n’aime pas son propre bien-être est un homme sans raison, surtout lorsqu’il peut l’obtenir sans nuire à autrui. On tiendrait pour bien sot celui qui, délibérément, se jetterait dans une fosse large en bas et étroite en haut, d’où nul homme ne peut sortir — ces fosses qu’on creuse pour capturer les bêtes sauvages dans les grandes forêts. Lorsqu’elles y tombent, elles sont d’abord stupéfaites, puis cherchent en vain comment s’en échapper — mais il est trop tard.
Ainsi en est-il de ceux qui se marient : ils ressemblent au poisson qui nage librement dans la grande eau, allant où bon lui semble. Il nage tant qu’il trouve une nasse borgne, où se trouvent déjà plusieurs poissons, attirés par l’appât qu’ils ont flairé. Quand il les voit, il s’efforce d’y entrer, tourne autour de la nasse jusqu’à en trouver l’entrée, croyant y trouver plaisirs et délices, comme il imagine que les autres en ont. Mais une fois dedans, il ne peut plus ressortir : il se retrouve lié à la douleur et à la tristesse là où il croyait trouver la joie.
Ainsi peut-on dire de ceux qui se marient : ils voient les autres déjà dans la nasse, faisant semblant de se réjouir et de s’ébattre, et pour cela ils s’efforcent d’y entrer à leur tour. Mais une fois pris, impossible de s’en retourner : il faut y rester.
C’est pourquoi un docteur nommé Valère dit un jour à un ami qui venait de se marier et lui demandait s’il avait bien fait : « Ami, ne pouviez-vous pas plutôt trouver une haute fenêtre pour vous laisser tomber dans une grande rivière, tête la première ? » Montrant ainsi qu’il vaut mieux risquer un grand péril que de perdre sa liberté.
L’archidiacre de Thérouanne s’en repentit grandement : pour se marier, il avait quitté le noble état de clerc et épousé une femme veuve. Il demeura longtemps esclave de cette union, dans la douleur et la tristesse. Se repentant et voulant en tirer leçon pour les autres, il composa un beau traité pour avertir ses successeurs.
Beaucoup d’autres ont travaillé, chacun à sa manière, à montrer les peines du mariage. Et tout comme certaines âmes dévotes ont composé les Quinze Joies de la Vierge en méditant sur les mystères heureux de sa vie — l’Annonciation, la Nativité, l’Ascension du Christ —, plusieurs bons chrétiens ont écrit de belles prières à sa louange.
Moi aussi, songeant au mariage (dans lequel je ne suis jamais entré, car Dieu m’a placé dans une autre servitude dont je ne puis me libérer), j’ai pensé qu’il existait, dans le mariage, quinze cérémonies — ainsi que j’ai pu l’apprendre par ce que j’en ai vu et entendu dire — que les mariés tiennent pour joies, plaisirs et félicités, ne croyant pas qu’il en existe de plus grandes.
Mais, selon tout bon entendement, ces quinze joies du mariage me paraissent être les plus grands tourments, douleurs et tristesses qu’on puisse trouver sur terre — les quinze plus grands malheurs, auxquels nulle autre peine ne saurait se comparer, sinon les tortures corporelles.
Pourtant, je ne blâme pas ceux qui se marient : je suis de leur avis, et je dis qu’ils font bien, car nous ne sommes en ce monde que pour faire pénitence, souffrir et mortifier la chair afin d’obtenir le Paradis. Et il me semble qu’on ne peut s’imposer pénitence plus rude que de supporter les grandes peines et tourments qui suivent le mariage.
Ce qui me console, toutefois, c’est que ceux qui sont mariés prennent ces peines pour des joies : ils y sont si accoutumés qu’ils y vivent comme l’âne sous sa charge, croyant être à l’aise — de sorte qu’on peut douter s’ils en tireront quelque mérite.
Ainsi, voyant ces malheureux prendre leurs souffrances pour des plaisirs, et considérant la contradiction entre leur entendement et le mien (et celui de bien d’autres), je me suis amusé, en les voyant nager dans la nasse où ils sont si bien pris, à écrire ces Quinze joies du mariage pour leur consolation — perdant pour cela mon temps, mon encre et mon papier.
Quant aux autres, qui songent à se marier et ne s’en détournent pas pour autant, ce n’est pas mon intention de les en dissuader — mais certains, peut-être, s’en repentiront lorsqu’il ne sera plus temps. Et alors, ils resteront dans ces « joies » jusqu’à la fin de leurs jours, qu’ils termineront misérablement.
Source : Attribué à Antoine de La Sale - Les Quinze Joies du mariage, prologue


