Ma pièce Le Koto du bonheur devait être présentée par les membres de la Bungaku-za dans le cadre du programme du Nouvel An et nous répétions à cette fin depuis le 5 novembre. Lors de l’assemblée générale de la troupe, qui s’est tenue le 20 novembre après le retour de Sugimura Haruko au Japon le 18, la résolution a été soudainement prise d’interrompre la mise en scène, et le 21, cinq membres du comité de planification de la Bungaku-za sont venus me rendre visite à mon domicile pour me le faire savoir.
J’ai accepté cette décision mais j’ai souhaité en connaître la raison. Comme elle n’était pas d’ordre artistique ni relative au spectacle lui-même mais d’ordre idéologique, nous avons décidé, afin d’en conserver une trace, que chaque partie apposerait sa signature et conserverait un exemplaire d’un mémorandum précisant : « La Bungaku-za a fait part de son souhait de mettre fin, pour des raisons idéologiques, à la mise en scène de cette pièce et Mishima l’a accepté. »
L’affaire se limite à ces faits. Il s’agit vraiment d’une affaire minuscule, sans la moindre importance.
Mais je ne pense pas du tout que cela soit un incident mineur pour vous, membres de la Bungaku-za. Quand votre représentant a signé le mémorandum, à cet instant précis, un idéal artistique qui existait depuis la fondation de la troupe s’est effondré. Qu’une compagnie théâtrale dévouée au principe de l’art pour l’art refuse un texte pour des motifs idéologiques : nous voilà en plein dans le registre comique !
Il est nécessaire, avant toute chose, que je fournisse des explications au sujet du livret de la pièce qui sera publié dans le numéro de février de la revue Bungei. Le Koto du bonheur est un drame en trois actes se déroulant dans un bureau de commissariat affecté à la police de sûreté et mettant en scène vingt-cinq de leurs agents. L’histoire est la suivante : le brigadier-chef, l’officier supérieur en qui les jeunes policiers ont le plus confiance et auquel ils confient leurs ardentes convictions anticommunistes, est en fait un membre infiltré d’un groupuscule d’extrême gauche ; il doit participer au déraillement d’un train fomenté par des membres radicalisés du groupuscule mais cède au désespoir et au chagrin en réalisant qu’il n’a été lui-même qu’un outil entre leurs mains ; quant à ses jeunes collègues pour qui l’absolu idéologique représentait la seule planche de salut, ils se trouvent confrontés à l’ambiance déprimante de ce commissariat où toutes les idéologies s’avèrent relatives et ils se raccrochent uniquement au son halluciné d’une corde de koto.
Le sujet est limpide et la pensée politique est prise ici comme objet, analysée en tant qu’objet. Dans la mesure où la pièce évolue, en apparence, comme un drame portant sur les mœurs, il est toutefois naturel que par moment ces jeunes policiers et leurs collègues vétérans de la haute police spéciale se répandent en propos anticommunistes, sur un ton outrancier et violent.
Négligeant le sujet de la pièce, focalisés sur une configuration qui amenait la gauche radicale à faire dérailler un train et sur des dialogues anticommunistes qui étaient de simples procédés dramatiques, vous avez fini par me montrer une partie de vous-mêmes qu’il aurait mieux valu dissimuler, vous plaignant d’être vraiment incapables de jouer ces rôles, ne pouvant faire autre chose que pleurnicher et me soumettant, je ne sais pour ménager qui, votre refus hystérique de monter la pièce.
La conception naïve et sournoise que vous avez de l’art et des artistes est désormais parfaitement claire. Le Koto du bonheur est sans doute, en effet, une pièce dont la manière est tout à fait différente de celle qui était la mienne jusqu’à présent et qui porte en elle un danger. Mais si une pièce de cet acabit suffit à vous surprendre, j’étais quoi pour vous jusqu’alors ? L’écrivain patenté de la troupe dont les pièces sont inoffensives idéologiquement et attirent des spectateurs ? Accorder à ces seuls objets dénués de danger le titre d’œuvre et dissimuler, au fond de vous, des biais politiques demi-cuits, pour célébrer, par ailleurs, l’art pour l’art ou les fondements du théâtre contemporain : qu’est-ce, sinon un mercantilisme hypocrite ?
J’aimerais que vous compreniez bien quelque chose. L’art comporte nécessairement des épines. Et du poison. Il est impossible de ne recueillir que le miel sans boire le poison. Un art que l’on pourrait élever dans le confort et qui attirerait, de tous côtés, des regards attendris, ce genre de chose n’existe pas en ce monde. Si vous retournez, en rampant dans la chaleur du jardin d’hiver après avoir prétendu vous aguerrir au vent du nord, alors je n’aurai malheureusement pas d’autre choix que de rompre avec vous.
Depuis la scission de janvier dernier, je ne pense pas avoir épargné mes efforts en faveur d’une troupe qui m’a accepté en son sein pendant de longues années durant lesquelles nous nous sommes toujours entraidés. Les sentiments que j’ai pour vous, même si j’essayais soudain de les faire disparaître, ne sauraient être effacés. Mais je n’ai pas la force de vous tendre la main pour vous extraire de la bêtise dans laquelle vous voulez vous noyer. Je n’aurais d’autre choix, si je me contraignais à le faire, que de couler avec vous.
Source : Mishima - « Lettre ouverte » aux membres de la Bungaku-za concernant leur refus de représenter Le Koto du bonheur. Quotidien Asahi, 27 novembre 1963


