Tiberius Gracchus – Crise et réforme agraires

II est même vraisemblable que Tibérius ne serait pas tombé dans les malheurs qu’il éprouva depuis, si, lorsqu’il publia ses nouvelles lois, Scipion eût été à Rome ; mais il était déjà occupé à la guerre de Numance quand Tibérius entreprit de les faire passer, à l’occasion suivante. Les Romains avaient coutume de vendre une partie des terres qu’ils avaient conquises sur les peuples voisins, d’annexer les autres au domaine, et de les donner à ferme aux citoyens qui ne possédaient aucun fonds, à la charge d’une légère redevance au trésor public. Les riches ayant porté ces rentes à un plus haut prix, avaient évincé les pauvres de leurs possessions : on fit donc une loi qui défendait à tout citoyen d’avoir en fonds plus de cinq cents plèthres de terre. Cette loi contint quelque temps la cupidité des riches, et vint au secours des pauvres, qui, par ce moyen, demeurèrent sur les terres qu’on leur avait affermées, et conservèrent chacun la portion qui lui était échue dès l’origine des partages.

Dans la suite, les voisins riches se firent adjuger ces fermes sous des noms empruntés ; et enfin ils les tinrent ouvertement en leur propre nom. Alors les pauvres, dépouillés de leurs possessions, ne montrèrent plus d’empressement pour faire le service militaire, et ne désirèrent plus d’élever des enfants. Ainsi l’Italie allait être bientôt dépeuplée d’habitants libres, et remplie d’esclaves barbares, que les riches employaient à la culture des terres, pour remplacer les citoyens qu’ils en avaient chassés.

Caïus Lélius, l’ami de Scipion, entreprit de remédier à cet abus ; mais les Romains les plus puissants s’y étant opposés, il craignit une sédition, et abandonna son projet. Cette modération lui mérita le surnom de sage ou de prudent; car le mot latin signifie, ce me semble, l’un et l’autre.

Tibérius n’eut pas été plutôt nommé tribun du peuple, qu’il reprit le projet de Scipion. (…) Caïus son frère, dans un Mémoire qu’il a laissé, rapporte que Tibérius, en traversant la Toscane pour aller de Rome à Numance, vit ce beau pays désert, et n’ayant pour laboureurs et pour pâtres que des étrangers et des Barbares ; et que ce tableau affligeant lui donna dès lors la première pensée d’un projet qui fut pour eux la source de tant de malheurs.

Mais ce fut réellement le peuple lui-même qui alluma le plus son ambition, et qui le détermina à cette entreprise, en couvrant les portiques, les murailles et les tombeaux, d’affiches par lesquelles on l’excitait à faire rendre aux pauvres les terres du domaine. Au reste, il ne rédigea pas seul la loi : il prit conseil des citoyens de Rome les plus distingués par leur réputation et par leur vertu ; entre autres, de Crassus, le grand-pontife ; de Mucius Scévola, célèbre jurisconsulte, alors consul ; et de son beau-père même, Appius Claudius. C’était, d’ailleurs, la loi la plus douce et la plus modérée qu’on pût faire contre l’injustice et l’avarice les plus révoltantes. Ces hommes, qui méritaient d’être punis de leur désobéissance, et chassés, après avoir payé l’amende, des terres qu’ils possédaient contre la disposition des lois, il leur ordonnait seulement de s’en dessaisir, en recevant le prix des fonds qu’ils retenaient injustement, et de les céder aux citoyens qui en avaient besoin pour vivre.

Quelque douce que fût cette réforme, le peuple s’en contenta, et consentit à oublier le passé, pourvu qu’on ne lui fit plus d’injustice à l’avenir : mais les riches et les grands propriétaires, révoltés par avarice contre la loi, et contre le législateur par dépit et par opiniâtreté, voulurent détourner le peuple de la ratifier. Ils lui peignirent Tibérius comme un séditieux, qui ne proposait un nouveau partage des terres que pour troubler le gouvernement, et mettre la confusion dans toutes les affaires.

Leurs efforts furent inutiles : Tibérius soutenait la cause la plus belle et la plus juste avec une éloquence qui aurait pu donner à la plus mauvaise des couleurs spécieuses. Il se montrait redoutable et invincible, lorsque du haut de la tribune, que le peuple environnait en foule, il parlait en faveur des pauvres.

« Les bêtes sauvages, disait-il, qui sont répandues dans l’Italie ont leurs tanières et leurs repaires où elles peuvent se retirer : et ceux qui combattent, qui versent leur sang pour la défense de l’Italie, n’y ont d’autre propriété que la lumière et l’air qu’ils respirent ; sans maison, sans établissement fixe, ils errent de tous côtés avec leurs femmes et leurs enfants. Les généraux les trompent, quand ils les exhortent à combattre pour leurs tombeaux et pour leurs temples ; mais dans un si grand nombre de Romains, en est-il un seul qui ait un autel domestique et un tombeau où reposent ses ancêtres ? Ils ne combattent et ne meurent que pour entretenir le luxe et l’opulence d’autrui ; on les appelle les maîtres de l’univers, et ils n’ont pas en propriété une motte de terre ».