Voici maintenant sa doctrine. Les principes de toutes choses sont les atomes et le vide, et tout le reste n’existe que par convention. Les mondes sont illimités et sujets à génération et à corruption. Rien ne saurait être engendré à partir du non-être et rien ne saurait, en se corrompant, retourner au non-être. Les atomes sont illimités en grandeur et en nombre, et animés d’un mouvement tourbillonnaire dans l’univers, ce qui a pour effet d’engendrer tous les composés : feu, eau, air et terre, qui sont justement des compositions de certains atomes, eux-mêmes exempts de pâtir et d’altération du fait de leur solidité. Le Soleil et la Lune sont composés de telles particules lisses et rondes, tout comme l’âme, qui est identique à l’intellect. Nous voyons, grâce à des images qui entrent en nous.
Tout ce qui est engendré est régi par la nécessité, car la cause de la génération de toutes choses est le tourbillon, qu’il nomme nécessité. La fin de la vie morale est la joie, qui n’est pas la même chose que le plaisir, comme certains l’ont cru à contresens, mais la sérénité et l’équilibre que connait durablement l’âme qui n’est troublée par aucune peur, aucune superstition ni aucune autre passion. Il donne à cet état le nom de bien-être, et bien d’autres noms encore. Les qualités existent par convention, mais les atomes et le vide par nature. Telles étaient ses théories.
Source : Diogène Laërce - Vies, IX
On raconte que Démocrite d’Abdère voyant Darius inconsolable de la perte d’une belle épouse, lui promit, pour le consoler, de la rendre au jour, si le roi consentait à lui fournir les choses nécessaires à cet effet. Darius lui ordonne de ne rien épargner et de se procurer tout ce qu’il lui faut pour tenir sa promesse. Alors Démocrite, après un moment d’hésitation, lui répond qu’il a bien tout ce qui lui est nécessaire pour exécuter son dessein, hormis une seule chose qui lui manque et qu’il ne sait comment se procurer, mais que Darius, souverain de l’Asie entière, trouvera sans doute aisément. Le prince lui demande quelle est cette chose, si difficile, qu’il n’est possible qu’à lui seul roi de connaître. Démocrite lui répond que, s’il peut graver sur le tombeau de sa femme les noms de trois personnes qui n’aient éprouvé aucune affliction, elle reviendra aussitôt à la vie et bravera la loi de la mort.
Darius embarrassé et ne pouvant trouver personne, Démocrite lui dit en riant à son ordinaire : « Pourquoi donc, ô le plus inconséquent des hommes, te désoles-tu sans raison, comme si tu souffrais seul d’un immense malheur, toi qui ne saurais trouver, dans la suite des temps, un seul individu, dont la vie ait été exempte de malheurs domestiques ? » Il fallait cette leçon à Darius, homme barbare et sans instruction, esclave du plaisir ainsi que de la douleur ; mais toi, un Grec, un maître vieilli dans la saine doctrine, tu dois trouver en toi de quoi te dominer. Autrement, ce serait une honte pour la raison de ne pouvoir donner ce que le temps procure.
Source : Julien - Lettres, XXXVII
Le nom du philosophe Démocrite a été inscrit sur les monuments de l’histoire grecque comme celui d’un personnage qu’on doit vénérer plus que d’autres, et dote d’un prestige fort ancien : il se priva lui-même de l’usage de la vue, parce qu’il estimait que les pensées et les méditations de son esprit occupé à examiner les principes de la nature seraient plus vives et plus précises, une fois affranchies des prestiges de la vue et des entraves que les yeux constituent. Le geste et la manière même que lui dicta son habilite extrême pour le réduire à la cécité, ont été décrits par le poète Labérianus dans un mime qu’il a intitulé Le Cordier et qu’il a composé en vers fort élégants et raffinés ; mais il a imaginé un motif différent d’aspirer à la cécité, et adapté (le geste de Démocrite), fort habilement, au sujet qu’il traitait : en effet Labérianus met en scène un personnage riche, avare et économe, qui déplore les nombreuses dépenses de son jeune débauche de fils. Voici les vers de Labérianus :
Démocrite d'Abdère, le savant physicien,
Plaça un bouclier vers le Soleil
Pour que l’éclat du bronze aveuglât son regard :
Les rayons du Soleil lui ôtèrent la vue ;
Ainsi, pour son bonheur, il ne fut plus témoin
De la méchanceté de ses concitoyens.
Je voudrais pour ma part que l’éclat de mes biens
Pût aussi aveugler le reste de mes jours,
Pour ne pas assister au spectacle navrant
De mon vaurien de fils vautré dans les plaisirs.
Source : Aulu-Gelle - Nuits attiques, X, 17
La parole est l’ombre de l’acte.
Ce qui est honnête, c’est d’empêcher quelqu’un de commettre une injustice ; et, en cas d’impossibilité, c’est de ne pas se faire son complice.
Nombreux sont ceux qui commettent les pires forfaits, mais fournissent d’excellentes raisons.
De petits services rendus à propos sont les plus grands pour ceux qui les reçoivent.
L’amitié d’une homme sensé vaut autant que celle de tous les insensés ensemble.
Que la femme ne s’exerce pas à discourir, car c’est là chose détestable.
Le monde est un théâtre, la vie est une comédie : tu entres, tu vois, tu sors.
Nulle bonne raison ne peut efface une action indigne, pas plus qu’un acte valeureux ne peut être souillé par un discours calomnieux.
Car, pour les hommes, l’heureuse disposition de l’âme naît de la modération du plaisir et de la mesure de la vie. Les manques et les excès vont fréquemment en empirant et produisent en l’âme de grands bouleversements : les âmes que ces passages d’un extrême à l’autre ébranlent ne sont ni stables ni heureuses. Donc, il faut applique sa réflexion au possible et se contenter de ce qu’on a, ne faire que peu de cas de ce qu’on désire et admire, et ne pas y arrêter sa réflexion. Il suffit de contempler la vie des malheureux et de considérer l’étendue de ce qu’ils endurent, pour que ce que tu as et dont tu disposes t’apparaisse relevé et enviable, et pour que tu n’aies plus à souffrir en ton âme à force de désirer toujours plus.
Tout ce dont l’envelopper charnelle a besoin est à portée de la main de tous, sans peine ni souffrance : mais ce qui exige peine et souffrance et rend la vie douloureuse est l’objet de convoitise, non de la chair, mais d’une conscience sans but.
Une vie sans fêtes est une longue route sans auberge.
Les fatigues auxquelles on s’exerce volontairement accoutument à supporter plus légèrement les fatigues involontaires.
Celui qui a la chance de trouver un bon gendre y gagne un fils, mais celui qui n’a pas cette chance y perd encore une fille.
Élever des enfants est chose difficile : réussir en la matière implique bien des combats et des soucis, y échouer apporte un chagrin sans égal.
Il faut prendre conscience que la vie humaine est fragile, éphémère et mêlée de nombreux soucis et ennuis, afin de borner ses désirs à une possession mesurée, et pour que ce soient les choses nécessaires qui soient la mesure de nos tourments.
L’audace est le commencement de l’action, mais c’est la fortune qui est maîtresse de son achèvement.
Source : Démocrite - Fragments


