Ô vous qui dans les champs prétendez vivre heureux,
N’offrez qu’un encens pur aux déités champêtres.
Héritier corrompu de ses simples ancêtres,
Ce riche qui, d’avance usant tous ses plaisirs,
Ainsi que son argent tourmente ses désirs,
S’écrie à son lever : « Que la ville m’ennuie !
Volons aux champs ; c’est là qu’on jouit de la vie,
Qu’on est heureux. » Il part, vole, arrive ; l’ennui
Le reçoit à la grille, et se traîne avec lui.
A peine il a de l’œil parcouru son parterre,
Et son nouveau kiosk, et sa nouvelle serre ;
Les relais sont mandés : lassé de son château,
Il part, et court bâiller à l’opéra nouveau.
Ainsi, changeant toujours de dégoûts et d’asile,
Il accuse les champs, il accuse la ville.
Tous deux sont innocents, le tort est à son cœur :
Un vase impur aigrit la plus douce liqueur.
Le doux plaisir des champs fuit une pompe vaine :
L’orgueil produit le faste, et le faste la gêne.
Tel est l’homme ; il corrompt et dénature tout.
Qu’au milieu des cités son superbe dégoût
Ait transporté les bois, les fleurs et la verdure ;
Je lui pardonne encor : j’aime à voir la nature,
Toujours chassée en vain, vengeant toujours ses droits,
Rentrer à force d’art chez les grands et les rois.
Mais je vois en pitié le Crésus imbécile
Qui jusque dans les champs me transporte la ville :
Avec pompe on le couche, on l’habille, on le sert ;
Et Mondor au village est à son grand couvert.
Bien plus à plaindre encor les jeunes téméraires
Qui, lassés tout à coup du manoir de leurs pères,
Vont sur le grand théâtre, ennuyés à grands frais,
Transporter leurs champarts, leurs moulins, leurs forêts ;
Des puissances du jour assiégent la demeure,
Pour qu’un regard distrait en passant les effleure,
Ou que par l’homme en place un mot dit de côté
D’un faux air de crédit flatte leur vanité.
Malheureux qui bientôt reviendront, moins superbes,
Et vendanger leur vigne et recueillir leurs gerbes,
Et sauront qu’il vaut mieux, sous leurs humbles lambris,
Vivre heureux au hameau qu’intrigant à Paris.
Ailleurs c’est le piquet des graves douairières,
Le lotto du grand-oncle, et le wisk des grand-pères.
Là, sur un tapis vert, un essaim étourdi
Pousse contre l’ivoire un ivoire arrondi ;
La blouse le reçoit. Mais l’heure de la table
Désarme les joueurs ; un flacon délectable
Verse avec son nectar les aimables propos,
Et, comme son bouchon, fait partir les bons mots.
On se lève, on reprend sa lecture ordinaire,
On relit tout Racine, on choisit dans Voltaire.
Tantôt un bon roman charme le coin du feu :
Hélas ! Et quelquefois un bel esprit du lieu
Tire un traître papier ; il lit, l’ennui circule.
L’un admire en bâillant l’assommant opuscule,
Et d’un sommeil bien franc l’autre dormant tout haut
Aux battements de mains se réveille en sursaut.
On rit ; on se remet de la triste lecture ;
On tourne un madrigal, on conte une aventure.
Le lendemain promet des plaisirs non moins doux,
Et la gaîté revient, exacte au rendez-vous.
Ainsi dans l’hiver même on connaît l’allégresse.
Ce n’est plus ce dieu sombre, amant de la tristesse ;
C’est un riant vieillard, qui sous le faix des ans
Connaît encor la joie, et plaît en cheveux blancs.
En tableaux variés les beaux jours plus fertiles
Ont des plaisirs plus vifs, des scènes moins tranquilles.
Eh ! Qui de ses loisirs peut mettre alors l’espoir
Dans ces tristes cartons peints de rouge et de noir ?
L’homme veut des plaisirs ; mais leurs pures délices
Ont besoin de santé, la santé d’exercices.
Laissez donc à l’hiver, laissez à la cité,
Tous ces jeux où la sombre et morne oisiveté,
Pour assoupir l’ennui réveillant l’avarice,
Se plaît dans un tourment et s’amuse d’un vice.
Loin ces tristes tapis ! L’air, l’onde et les forêts
De leurs jeux innocens vous offrent les attraits,
Et la guerre des bois, et les piéges des ondes.
Compagne des Silvains, des nymphes vagabondes,
Muse, viens, conduis-moi dans leurs sentiers déserts :
Le spectacle des champs dicta les premiers vers.
Mais, ne l’oublions pas, à la ville, au village,
Le bonheur le plus doux est celui qu’on partage.
Heureux ou malheureux, l’homme a besoin d’autrui ;
Il ne vit qu’à moitié, s’il ne vit que pour lui.
Vous donc à qui des champs la joie est étrangère,
Ah ! Faites-y le bien, et les champs vont vous plaire.
Le bonheur dans les champs a besoin de bonté.
Tout se perd dans le bruit d’une vaste cité ;
Mais au sein des hameaux le château, la chaumière,
Et l’oisive opulence et l’active misère,
Nous offrent de plus près leur contraste affligeant,
Et contre l’homme heureux soulèvent l’indigent.
Alors vient la bonté qui désarme l’envie,
Rend ses droits au malheur, l’équilibre à la vie,
Corrige les saisons, laisse à l’infortuné
Quelques épis du champ par ses mains sillonné,
Comble enfin par ses dons cet utile intervalle
Que met entre les rangs la fortune inégale.
Et ! Dans quels lieux le ciel, mieux qu’au séjour des champs,
Nous instruit-il d’exemple aux généreux penchants ?
De bienfaits mutuels voyez vivre le monde.
Ce champ nourrit le bœuf, et le bœuf le féconde ;
L’arbre suce la terre, et ses rameaux flétris
A leur sol maternel vont mêler leurs débris ;
Les monts rendent leurs eaux à la terre arrosée ;
L’onde rafraîchit l’air, l’air s’épanche en rosée :
Tout donne et tout reçoit, tout jouit et tout sert.
Les cœurs durs troublent seuls ce sublime concert.
L’un, si du dé fatal la chance fut perfide,
Parcourt tout son domaine en exacteur avide ;
Sans sécher une larme épuisant son trésor,
L’autre, comme d’un poids, se défait de son or.
Heureux qui dans le sein de ses dieux domestiques
Se dérobe au fracas des tempêtes publiques,
Et dans un doux abri trompant tous les regards,
Cultive ses jardins, les vertus et les arts !
Tel, quand des triumvirs la main ensanglantée
Disputait les lambeaux de Rome épouvantée,
Virgile, des partis laissant rouler les flots,
Du nom d’Amaryllis enchantait les échos.
Nul mortel n’eût osé, troublant de si doux charmes,
Entourer son réduit du tumulte des armes ;
Et lorsque Rome, enfin lasse de tant d’horreurs,
Sous un règne plus doux oubliait ces fureurs,
S’il vint redemander au maître de la terre
Le champ de ses ayeux que lui ravit la guerre,
Bientôt on le revit, loin du bruit des palais,
Favori du dieu Pan, courtisan de Palès,
Fouler, près du beau lac où le cygne se joue,
Les prés alors si beaux de sa chère Mantoue.
Là, tranquille au milieu des vergers, des troupeaux,
Sa bouche harmonieuse errait sur ses pipeaux,
Et, ranimant le goût des richesses rustiques,
Chantait aux fiers Romains ses douces géorgiques.
Comme lui je n’eus point un champ de mes ayeux,
Et le peu que j’avais je l’abandonne aux dieux ;
Mais comme lui, fuyant les discordes civiles,
J’échappe dans les bois au tumulte des villes,
Et, content de former quelques rustiques sons,
À nos cultivateurs je dicte des leçons.
Vous donc qui prétendiez, profanant ma retraite,
En intrigant d’état transformer un poète,
Épargnez à ma muse un regard indiscret ;
De son heureux loisir respectez le secret.
Auguste triomphant pour Virgile fut juste ;
J’imitai le poète, imitez donc Auguste,
Et laissez-moi, sans nom, sans fortune et sans fers,
Rêver au bruit des eaux, de la lyre et des vers.
Source : Jacques Delille - L’Homme des champs


