Amour faulse
Ceulx sont loing de la verité
Qui pensent que l’amour soit bonne,
Quand l’amy a l’amy s’adonne
Seulement pour l’utilité.
Quelque seigneur avait ung Chien bien vieutx
Qui fut jadis de tous chassant le mieulx ;
Mais par vieillesse il fut tant afoibly
Qu’il avait mis toute chasse en oubly.
Ses piedz sont lentz et tardifz a la chasse,
Et toutesfois son maistre le menasse ;
Mais c’est en vain, le maistre a beau parler,
Le pauvre Chien n’a puissance d’aller.
Ung jour aux champs laisse eschapper la beste,
Parquoy luy feit son maistre grand moleste,
Et le batit de parolle et de coups,
Dont se complainct le Chien ainsi secoux,
En luy disant : « Seigneur, que penses tu ?
Je suis trop vieulx, je n’ay plus de vertu:
Pardonne donc a ma pauyre vieillesse,
Tu ne m’as pas ainst faict en jeunesse.
Las ! je voy bien qu’à present suis destruict ;
Rien ne te plaist sil n’y a quelque fruict ;
Tu m’as aymé en jeunesse fertille,
Et tu me hays en vieillesse inutille.
Ton amour donc et son commencement
Tu mis en moy pour ton avancement,
Et, quand j’ay eu mon aage ainsi passé,
Je suis de toy tresmal recompensé. »
Source : Gilles Corrozet - Les Fables du très ancien Ésope phrigien


