Joseph de Maistre – Les langues et leur génie

Nulle langue n’a pu être inventée, ni par un homme qui n’aurait pu se faire obéir, ni par plusieurs qui n’auraient pu s’entendre. Ce qu’on peut dire de mieux sur la parole, c’est ce qui a été dit de celui qui s’appelle PAROLE. Il s’est élancé avant tous les temps du sein de son principe ; il est aussi ancien que l’éternité… Qui pourra raconter son origine ? Déjà, malgré les tristes préjugés du siècle, un physicien,… oui, en vérité, un physicien ! a pris sur lui de convenir avec une timide intrépidité, que l’homme avait parlé d’abord, parce qu’ON lui avait parlé. Dieu bénisse la particule on, si utile dans les occasions difficiles. En rendant à ce premier effort toute la justice qu’il mérite, il faut cependant convenir que tous ces philosophes du dernier siècle, sans excepter même les meilleurs, sont des poltrons qui ont peur des esprits.

Rousseau, dans une de ses rapsodies sonores, montre aussi quelque envie de parler raison. Il avoue que les langues lui paraissent une assez belle chose. La parole, cette main de l’esprit, comme dit Charron, le frappe d’une certaine admiration ; et, tout considéré, il ne comprend pas bien clairement comme elle a été inventée. Mais le grand Condillac a pitié de cette modestie. Il s’étonne qu’un homme d’esprit comme Monsieur Rousseau ait cherché des difficultés où il n’y en a point, qu’il n’ait pas vu que les langues se sont formées insensiblement, et que chaque homme y a mis du sien. Voilà tout le mystère, messieurs : une génération a dit BA, et l’autre, BE ; les Assyriens ont inventé le nominatif, et les Mèdes, le génitif.

Quis inepti tam patiens capitis, tam ferreus ut teneat se.Qui est assez patient d’une tête insensée, et d’un cœur assez de fer, pour se retenir ?
Juvénal (Satires, I)

Mais je voudrais, avant de finir sur ce sujet, recommander à votre attention une observation qui m’a toujours frappé. D’où vient qu’on trouve dans les langues primitives de tous les anciens peuples des mots qui supposent nécessairement des connaissances étrangères à ces peuples ?

Où les Grecs avaient-ils pris, par exemple, il y a trois mille ans au moins, l’épithète de Physizoos (donnant ou possédant la vie) qu’Homère donne quelquefois à la terre ? et celle de Pheresbios, à peu près synonyme, que lui attribue Hésiode ? Où avaient-ils pris l’épithète encore plus singulière de Philemate (amoureuse ou altérée de sang) donnée à cette même terre dans une tragédie ? Qui leur avait enseigné de nommer le soufre, qui est le chiffre du feu, le divin ? Je ne suis pas moins frappé du nom de Cosmos, donné au monde. Les Grecs le nommèrent beauté, parce que tout ordre est beauté, comme dit quelque part le bon Eustache, et que l’ordre suprême est dans le monde. Les Latins rencontrèrent la même idée, et l’exprimèrent par leur mot Mundus, que nous avons adopté en lui donnant seulement une terminaison française, excepté cependant que l’un de ces mots exclut le désordre, et que l’autre exclut la souillure ; cependant c’est la même idée, et les deux mots sont également justes et également faux.

Mais dites-moi encore, je vous prie, comment ces anciens Latins, lorsqu’ils ne connaissaient encore que la guerre et le labourage, imaginèrent d’exprimer par le même mot l’idée de la prière et celle du supplice ? qui leur enseigna d’appeler la fièvre, la purificatrice, ou l’expiatrice ? Ne dirait-on pas qu’il y a ici un jugement, une véritable connaissance de cause, en vertu de laquelle un peuple affirme la justesse du nom ? Mais croyez-vous que ces sortes de jugements aient pu appartenir au temps où l’on savait à peine écrire, où le dictateur bêchait son jardin, où l’on écrivait des vers que Varron et Cicéron n’entendaient plus ? Ces mots et d’autres encore qu’on pourrait citer en grand nombre, et qui tiennent à toute la métaphysique orientale, sont des débris évidents de langues plus anciennes détruites ou oubliées. Les Grecs avaient conservé quelques traditions obscures à cet égard ; et qui sait si Homère n’attestait pas la même vérité, peut-être sans le savoir, lorsqu’il nous parle de certains hommes et de certaines choses que les dieux appellent d’une manière et les hommes d’une autre ?

En lisant les métaphysiciens modernes, vous aurez rencontré des raisonnements à perte de vue sur l’importance des signes et sur les avantages d’une langue philosophique (comme ils disent) qui serait créée a priori ou perfectionnée par des philosophes. Je ne veux point me jeter dans la question de l’origine du langage (la même, pour le dire en passant, que celles des idées innées) ; ce que je puis vous assurer, car rien n’est plus clair, c’est le prodigieux talent des peuples enfants pour former les mots, et l’incapacité absolue des philosophes pour le même objet.

Dans les siècles les plus raffinés, je me rappelle que Platon a fait observer ce talent des peuples dans leur enfance. Ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’on dirait qu’ils ont procédé par voie de délibération, en vertu d’un système arrêté de concert, quoique la chose soit rigoureusement impossible sous tous les rapports. Chaque langue a son génie, et ce génie est UN, de manière qu’il exclut toute idée de composition, de formation arbitraire et de convention antérieure. Les lois générales qui la constituent sont ce que toutes les langues présentent de plus frappant : dans la grecque, par exemple, c’en est une que les mots puissent se joindre par une espèce de fusion partielle qui les unit pour faire naître une seconde signification, sans les rendre méconnaissables : c’est une règle générale dont la langue ne s’écarte point.

Le latin, plus réfractaire, laisse, pour ainsi dire, casser ses mots ; et de leurs fragments choisis et réunis par la voie de je ne sais quelle agglutination tout à fait singulière, naissent de nouveaux mots d’une beauté surprenante, et dont les éléments ne sauraient plus être reconnus que par un œil exercé. De ces trois mots, par exemple, CAro, DAta, VERmibus, ils ont fait CADAVER, chair abandonnée aux vers. De ces autres mots, MAgis [plus, davantage], et VOlo [vouloir], NON [négation] et voLO [vouloir], ils ont fait MALO [aimer mieux, préférer] et NOLO [refuser], deux verbes excellents que toutes les langues et la grecque même peuvent envier à la latine.

De CÆcus UT IRE (marcher ou tâtonner comme un aveugle) ils firent leur CÆCUTIRE, autre verbe fort heureux qui nous manque. MAgis [plus, davantage] et auCTE [augmentation] ont produit MACTE [glorifié, honoré], mot tout à fait particulier aux Latins, et dont ils se servent avec beaucoup d’élégance. Le même système produisit leur mot UTERQUE [l’un l’autre, chacun des deux], si heureusement formé de Unus alTERQUE, mot que je leur envie extrêmement ; car nous ne pouvons l’exprimer que par une phrase, l’un et l’autre. Et que vous dirai-je du mot NEGOTIOR, admirablement formé de Ne EGO OTIOR (je suis occupé, je ne perds pas mon temps), d’où l’on a tiré negotium, etc. ? Mais il me semble que le génie latin s’est surpassé dans le mot ORATIO, formé de OS et de RATIO, bouche et raison, c’est-à-dire raison parlée.

Les Français ne sont point absolument étrangers à ce système. Ceux qui furent nos ancêtres, par exemple, ont très bien su nommer les leurs par l’union partielle du mot ANcien avec celui d’ÊTRE, comme ils firent beffroi de Bel EFFROI. Voyez comment ils opérèrent jadis sur les deux mots latins DUo et IRE, dont ils firent DUIRE, aller deux ensemble, et par une extension très naturelle, mener, conduire.

Du pronom personnel SE, de l’adverbe relatif de lieu HORS, et d’une terminaison verbale TIR, ils ont fait SORTIR, c’est-à-dire, SEHORSTIR, ou mettre sa propre personne hors de l’endroit où elle était, ce qui me paraît merveilleux. Êtes-vous curieux de savoir comment ils unissaient les mots à la manière des Grecs ? Je vous citerai celui de COURAGE, formé de COR et de RAGE, c’est-à-dire, rage du cœur ; ou, pour mieux dire, exaltationenthousiasme du cœur (dans le sens anglais de RAGE). Ce mot fut dans son principe une traduction très heureuse du thymos grec, qui n’a plus aujourd’hui de synonyme en français. Faites avec moi l’anatomie du mot INCONTESTABLE, vous y trouverez la négation IN, le signe du moyen et de la simultanéité CUM, la racine antique TEST, commune, si je ne me trompe, aux Latins et aux Celtes, et le signe de la capacité ABLE, du latin HABILIS, si l’un et l’autre ne viennent pas encore d’une racine commune et antérieure. Ainsi le mot incontestable signifie exactement une chose si claire, qu’elle n’admet pas la preuve contraire.

Admirez, je vous prie, la métaphysique subtile, qui du QUARE [par quel moyen] latin, parce detorto [en tordant, en détournant], a fait notre CAR, et qui a su tirer de UNus cette particule ON, qui joue un si grand rôle dans notre langue. Je ne puis encore m’empêcher de vous citer notre mot RIEN, que les Français ont formé du latin REM, pris pour la chose quelconque ou pour l’être absolu. C’est pourquoi, hors le cas où RIEN, répondant à une interrogation, contient ou suppose une ellipse, nous ne pouvons employer ce mot qu’avec une négation, parce qu’il n’est point négatif, à la différence du latin NIHIL, qui est formé de NE et de HILum, comme NEMO l’est de NE et de hoMO (pas un atome, pas un homme).