Thomas Hood – Ode à la mélancolie

Viens, tournons nos cœurs soucieux,
Comme Philomèle contre l’épine,
Afin d’aviver cette douleur secrète
Qui rend sa plainte si chagrine.
Le monde porte mille pointes cruelles
Dont nos poitrines furent meurtries ;
Et tant de nobles sujets de tristesse
Peuvent survivre à l’aube finie :
La rareté de l’honneur véritable,
La mort de l’affection,
L’orgueil dédaigneux, le mépris corrosif,
Et tous ces récits pitoyables que les larmes
Arrosent depuis la naissance du monde.

Le monde ! C’est un vaste désert
Où chaque arbre suspend des pleurs ;
Ainsi ma sombre fantaisie
Fait sangloter toute chose avec mon cœur.
Viens, asseyons-nous pour contempler le ciel,
Et rêvons des nuages là où il n’en est point ;
La douleur suffit à voiler les yeux
Et à noircir le ciel de misère.
Pourquoi les oiseaux chanteraient-ils si gaiement,
Sinon parce qu’ils sont plus heureux que nous ?
Aucun chagrin n’étouffe leur gosier,
Hormis celui du doux rossignol ;
Car elle fut créée pour mieux encore
Blesser nos âmes de sa mélodie plaintive.
Pourquoi le soleil brille-t-il,
Sinon pour ménager à la Douleur
Des retraites obscures où se cacher,
Et à la Mélancolie des ombres pensives,
Quand tout le reste de la terre resplendit ?
Que l’argile sourie, que l’herbe verte ondule,
La joie ne nous ramènera pas ;
Tant que l’homme porte en lui sa propre tombe,
Et que les plus beaux nuages ne sont qu’une pluie dorée.

J’ai vu ma mère dans son linceul ;
Sa joue était froide et très pâle ;
Depuis lors, j’ai regardé toute créature
Comme vouée à l’échec et à la mort.
Pourquoi les boutons s’ouvrent-ils,
Sinon pour se faner ?
Oui, regardons les roses dépérir,
Et songeons aux joues de ceux que nous aimons ;
Et hélas ! comme le temps s’envole vite
Pour amener jusqu’ici l’hiver de la mort !
Minutes, heures, jours et semaines,
Mois, années et siècles,
Tout se réduit à rien ;
Et un âge révolu n’est plus qu’une pensée.

Oui, songeons un instant à Celui
Qui, d’un cercueil faisant sa barque,
Rame chaque jour sur les eaux du Styx,
Et choisissons pour table un tombeau.
Il y a dans chaque crâne assez d’ombre
Pour noircir le plumage d’un corbeau ;
Et le plus triste des songes funèbres
Trouve place dans un suaire,
Où la Mort, de son stylet aigu,
A tracé le destin commun.
Comme l’if étend largement sa noirceur
Et laisse tomber sa rosée sur les morts,
Comme s’il pleurait sur eux,
Sur les innombrables familles humaines
Qui dorment autour de son tronc.

Comme les morts ont glacé ces pierres,
Toujours humides de gouttes naturelles !
Voici que les meilleurs, les pires,
Ceux dont le monde se souvient
Ou qu’il oublie,
Sont tous précipités dans une même ruine ;
L’amour et la haine y reposent en paix.
Les plus beaux yeux qui jamais brillèrent,
Les mains les plus délicates,
Les chevelures d’ébène…
N’est-ce pas assez pour tourmenter nos âmes
Et remplir nos yeux de larmes,
Que nous ayons placé notre amour
Sur un pétale de rose,
Notre cœur sur une violette ?
Les yeux bleus, les joues vermeilles
Sont plus fragiles encore ;
Et souvent nous nous affligeons d’avance
De leur rapide déclin.
Les roses bourgeonnent et refleurissent ;
Mais l’Amour peut veiller sur la tombe de l’Amour
Et contempler en vain la poussière.

Étreins-moi, douce amie, tant que tu es mienne,
Et ne prends pas mes larmes en mauvaise part ;
Car les larmes doivent couler
Pour laver une pensée aussi sévère que celle-ci.
Pardonne-moi si parfois,
Dans les peines à venir,
J’oublie le bonheur présent ;
Comme Proserpine effrayée
Laissa tomber ses fleurs à la vue de Dis,
Ainsi l’ombre et la lumière s’embrassent.
Les choses les plus ensoleillées
Projettent les ombres les plus sombres ;
Et il existe même un bonheur
Qui remplit le cœur de crainte.

Invoquons maintenant, par quelque charme,
La lune dans toute sa rondeur
Pour attrister nos regards ;
Qu’elle ne se lève pas brillante,
Mais enveloppée d’un nuage,
Pâle et voilée,
Comme si le fantôme du soleil récemment enseveli
S’était glissé dans les cieux.
La lune ! Elle est la source des soupirs,
Le visage même qui nous rend tristes ;
Ne serait-ce qu’en songeant
Qu’autrefois déjà elle portait
Cette même expression calme et silencieuse,
Comme si le monde n’abritait rien de vil,
De mesquin, de cruel ou de mauvais ;
Cette même douce lumière
Qui scintillait sur les ruisseaux,
Cette lampe féerique qui enchantait l’enfant.
Ainsi en est-il :
Par le souvenir des joies consumées,
Elle tourmente l’esprit des hommes
Et les conduit à la folie.

Toute chose est touchée par la Mélancolie,
Née de la secrète défiance de l’âme,
Qui sent ses belles ailes éthérées
Alourdies par la poussière dégradante.
Même les sommets éclatants de la joie
Conduisent parfois au dégoût,
Comme les douces fleurs de mai
Dont le parfum finit en moisissure.
Accordons-lui donc le tribut qui lui revient :
Ses soupirs, ses larmes,
Et ses saintes méditations.
Il n’est point de musique dans une vie
Qui ne résonnerait que d’un rire insensé ;
Il n’est pas une corde accordée à la gaieté
Qui ne trouve son écho dans la Mélancolie.