Jung et la Gnose – La connaissance par l’ombre

La cinquième conclusion est que l’aliénation de la conscience, avec les sentiments de désarroi, d’angoisse et de nostalgie qui l’accompagnent, doit être pleinement vécue avant de pouvoir être surmontée. Les détracteurs du gnosticisme classique l’accusent sans cesse de tendances sombres et de « négation du monde ». La psychologie de Jung, elle aussi, a eu sa part d’accusations de morosité et d’un accent excessif mis sur les ténèbres, l’aliénation et le mal. Il faut rappeler une fois de plus qu’il existe des raisons empiriques, liées à la dynamique de la libération spirituelle, qui rendent de telles attitudes impératives.

Une histoire plaisante au sujet d’une patiente de Jung illustre bien cela. Elle se vit en rêve sombrant dans une affreuse fange. Au-dessus d’elle apparut la figure du Dr Jung, flottant sereinement dans l’éther, et s’adressant avec gravité à sa patiente en détresse par ces mots : « Pas en dehors, mais à travers ! » Cette anecdote illustre un principe des plus importants de Jung et de sa psychologie, principe qui ressemble beaucoup à certains principes du gnosticisme. La psyché doit s’autoriser à vivre l’expérience de l’obscurité, de la terreur et de l’aliénation, quelle que soit la douleur engendrée par cette expérience. Le processus d’individuation inclut la confrontation et l’expérience de ce que Jung appelait l’Ombre.

Ce processus de confrontation et d’expérience a été qualifié — une fois encore par Jung lui-même — de « processus gnostique ».

Une autre analogie utile avec le processus gnostique psychologique moderne est la structure quadripartite du drame grec classique : agôn, ou le combat ; pathos, ou la défaite ; threnos, ou la lamentation ; et théophanie, ou la rédemption accomplie par le divin.

Il est significatif de noter que, sur ces quatre étapes du développement, seule la quatrième et dernière peut être décrite comme agréable et joyeuse, tandis que les trois premières sont caractérisées par la lutte, la défaite et le deuil. Est-ce du pessimisme ? Oui, mais nullement un pessimisme désespéré ou sans espoir. La vision pessimiste de la condition existentielle présente de l’âme ou de la psyché est plus que compensée par l’espérance du dénouement ultime potentiel de plénitude et de rédemption.

De même, dans la forme ancienne et classique du gnosticisme, le soi-disant pessimisme cosmique (la reconnaissance des maux existentiels de la vie dans le cosmos) était contrebalancé par la vision eschatologique glorieuse de la libération de l’âme hors des liens des ténèbres, de l’oppression et de l’ignorance, et par sa réunion avec le Plérôme, la plénitude transcendante de l’être.

Les philosophes peuvent argumenter sans fin et les théologiens spéculer vainement sur les questions abstraites du bien ou du mal du monde créé, mais le psychologue, lui, a peu de raisons de douter que la psyché aspirant à la plénitude doive d’abord faire l’expérience vive et totale de ces conditions existentielles désagréables d’aliénation et d’obscurité, qui seules peuvent la convaincre de la véritable nécessité de croître.

La personne malade qui ignore sa maladie est moins susceptible de chercher les moyens de guérison que celle qui ressent les symptômes du mal.

Comme le Bouddha enseigna la souffrance et la cessation de la souffrance, ainsi l’enseignement psychologique jungien reconnaît que ceux qui ignorent la souffrance sont beaucoup plus enclins à voir leur développement s’arrêter au niveau de préoccupations superficielles et égocentriques que leurs semblables conscients des faits de la souffrance.

La personnalité névrotique, pleine de ressentiment et effrayée par les douleurs de croissance de l’âme, tend à chercher refuge dans l’auto-illusion et se convainc ainsi fréquemment que la croissance est en réalité inutile, car les choses sont, pour l’instant, tout à fait satisfaisantes telles qu’elles sont.