L’habitant malheureux des villes, accaparé par ses occupations, se lève au milieu de la nuit, son sommeil interrompu tantôt par ses propres soucis, tantôt par les voix de ses clients ; souvent aussi, par peur du jour, souvent effrayé par des visions nocturnes. Bientôt, il appuie son corps sur un misérable banc, et son esprit sur des mensonges : il est tout entier absorbé par ces derniers, qu’il songe à fixer le prix de ses marchandises, à tromper un associé ou un pupille, à conquérir par ses flatteries l’épouse de son voisin, armée de sa pudeur, à couvrir d’un voile de justice, par ses discours, un procès injuste, ou enfin à méditer quelque acte de corruption dans les affaires publiques ou privées. Tantôt une colère précipitée l’emporte, tantôt un désir ardent le consume, tantôt le désespoir le glace : ainsi, ce très mauvais artisan commence avant l’aube à tisser la toile de ses affaires quotidiennes, dans laquelle il s’enveloppera lui-même et enveloppera les autres.
Le solitaire, lui, se lève paisible et libre de ses occupations, heureux, revigoré par un repos modéré, et par un bref sommeil qui ne l’a pas brisé mais pleinement reposé ; parfois même il s’est réveillé au chant du rossignol qui veille toute la nuit. À peine son corps doucement dégagé de sa couche, ayant chassé les torpeurs et commencé à chanter durant les heures paisibles, il demande avec dévotion au portier de ses lèvres de les ouvrir pour les louanges matinales qui vont en sortir, et il appelle à son secours le Seigneur de son cœur. Ne plaçant désormais aucune confiance dans ses propres forces, conscient des dangers qui le menacent et les redoutant, il le supplie de se hâter de venir à son aide. Il ne songe nullement à tisser des ruses ; au contraire, il répète, non seulement chaque jour mais à chaque heure, les louanges de la gloire de Dieu et des saints, avec le service infatigable de sa langue et la pieuse soumission de son esprit, de peur que peut-être, dans un cœur ingrat, le souvenir des dons divins ne vienne à s’effacer. Et souvent, entre-temps — chose étonnante à dire —, tout à la fois exempt de crainte et plein d’une crainte respectueuse, rempli d’une espérance tremblante, gardant la mémoire du passé et prévoyant l’avenir, il déborde d’une joyeuse douleur et de larmes heureuses. Aucun plaisir de ceux qui sont accaparés par leurs occupations, aucune des délices de la ville, aucun faste des royaumes n’a jamais pu égaler cet état. Puis, levant les yeux vers le ciel et les étoiles, soupirant de toute son âme vers le Seigneur Dieu qui y demeure, et songeant à sa patrie, depuis le lieu de son exil, il se tourne aussitôt vers l’étude de quelque lecture honnête et agréable ; et ainsi nourri des aliments les plus délicieux, il attend dans une grande paix de l’âme le commencement du jour à venir.
La lumière, attendue par l’un et l’autre selon des vœux bien différents, paraît enfin. Celui-là a son seuil assiégé par des ennemis comme par des amis : on le salue, on le sollicite, on l’attire, on le pousse, on l’accuse, on le déchire. Celui-ci trouve son seuil vide, et la liberté de rester sur le seuil ou de partir partout où son esprit le porte. Celui-là va tristement au forum, plein de plaintes et plein d’affaires, et commence la journée qui s’annonce en prenant les auspices auprès des oiseaux. Celui-ci va joyeusement dans la forêt voisine, plein de loisir et plein de silence, et franchit avec joie le seuil favorable de la lumière sereine.
Lorsque celui-là est arrivé devant les palais orgueilleux des puissants ou les sièges redoutables des juges, mêlant le vrai au faux, il opprime soit la justice de l’innocent, soit nourrit l’audace de l’accusé coupable, soit entreprend purement et simplement quelque chose qui sera soit son propre déshonneur, soit le malheur d’autrui ; sa conscience lui rongeant le cœur, et souvent la peur lui brisant même les paroles. Souvent encore, il reçoit en retour la vérité pour ses mensonges, les coups pour ses paroles ; plein de honte ou de pâleur, il se reproche tour à tour de ne pas avoir préféré la faim de la solitude à la renommée de l’éloquence, et d’avoir préféré être laboureur plutôt qu’orateur. Puis, son affaire précipitamment abandonnée, il retourne chez lui et se dérobe, dans de honteuses cachettes, aux regards non moins de ses ennemis que de ses clients.
Peu après, arrivé à la troisième partie de ses louanges, il vénère la troisième personne de la Trinité et demande la venue du Saint-Esprit ; il demande aussi une langue et un esprit qui résonnent d’une confession salutaire, ainsi qu’une charité embrasée par le feu céleste et capable d’enflammer à son tour ses semblables. Et s’il obtient, par sa prière fervente, ce qu’il demande, il est alors bien plus heureux par l’ardeur de son esprit que par tout éclat d’or ou de pierres précieuses.
Puis, revenant peu à peu sur ses pas, tandis que le rayon du soleil, qui avait illuminé le matin nouveau, monte déjà vers les hauteurs et allume le midi, il ne souhaite rien tant que d’éteindre les flammes des querelles, que l’autre attise à l’envi par son souffle et son combustible ; et, là où celui-ci brûle ardemment d’un désir coupable, celui-là demande que toute chaleur nuisible des mauvais désirs soit entièrement dissipée. Enfin, il prie pour obtenir — la seule chose que le poète satirique enseigne à pouvoir être demandée sans danger — un esprit sain dans un corps sain.
Lequel des deux, je vous le demande, a donc jusqu’ici employé ses heures de manière plus honorable ?
Rien de tout cela, à mon avis, ne fera obstacle à la solitude ; tu reconnaîtras au contraire que tout y contribue favorablement. Ainsi, si, au milieu de tant de voix, mon conseil est entendu et si une idée nouvelle n’est pas méprisée, je les suis, et, allant plus loin, si le choix du lieu reste libre, j’invite celui qui s’apprête à écrire quelque chose de nouveau à veiller à ce que, après les succès de son esprit, il puisse, en sortant facilement, gagner les bois et les lieux verdoyants — car rien n’est plus favorable aux Muses — et déposer sur la rive d’un ruisseau plaintif le poids et la fatigue de son travail ; sans pour autant cesser de jeter dans le champ de son esprit les semences de ses réflexions et, pendant ce même temps consacré au repos et au renouvellement de l’âme, de préparer la matière du travail à venir : activité à la fois utile et agréable, repos actif et labeur paisible. Ainsi, lorsqu’il sera revenu dans cette aire étroite et retirée de Démosthène, après avoir éliminé ce qui est inutile, la récolte désirée des mots pourra égaler la semence des pensées ; et ainsi aucun moment ne s’écoulera, pour l’étude, sans être employé ou rester vide.
Ainsi en est-il en effet : il est parfois doux de se rappeler les choses amères, et les dangers que l’on a traversés adoucissent l’âme, quelle qu’ait été leur issue. Quelle joie donc, quelle sécurité procure la solitude à celui qui, ayant surmonté tous les périls qu’il pouvait redouter, considère de loin, derrière lui, ses malheurs ! Qu’il est agréable d’avoir traversé sans dommage un lieu dangereux, et, à la bifurcation où la mort se trouvait à gauche, d’avoir pris à droite — d’autant plus que l’on était davantage porté à hésiter en faveur de l’autre voie ! La nature veut en effet que, lorsque l’on se rappelle qu’un danger a été plus grand et plus immédiat, la joie tirée du passé soit d’autant plus grande. Cela ne se vérifie jamais plus clairement qu’après de graves maladies, après d’horribles naufrages, après une captivité ennemie et des guerres que l’on redoutait. Ainsi, ceux qui ont recouvré la santé, ceux qui tiennent le port, ceux qui se sont inopinément échappés de leurs chaînes, ou ceux qui ont remporté la victoire, on les entend souvent raconter de nouveau avec joie l’histoire de leurs propres périls. Et comme ils reviennent agréablement à l’esprit, les séductions du monde que l’on a méprisées, les honneurs que l’on a dédaignés, les richesses que l’on a généreusement distribuées, les plaisirs que l’on a rejetés, les menaces que l’on a négligées, les malheurs que l’on a foulés aux pieds avec courage — bref, tout ce qui aurait pu tromper [ou séduire] et qui ne l’a pas fait ! Mais tout cela ne procure surtout du plaisir que lorsque l’on s’est complètement échappé, de sorte qu’il ne subsiste désormais aucune crainte du danger.
Il est pourtant constant que, de même que l’effet est contenu dans les causes, de même, dans l’amour des causes, se trouve contenu l’amour des effets ; c’est pourquoi, tirant de là une conclusion terrible, Augustin dit : « Ce qu’ils aiment, donc, s’accomplira en eux, si bien qu’ils auront là-bas les pleurs et le grincement des dents. » Tu vois comment il tire l’effet de la cause : puisqu’ils ont aimé la misère, ils connaîtront la misère en partage.
Il développa encore longuement, et avec une profondeur toute divine, cette même idée. C’est d’ailleurs une chose bien connue, de l’aveu même du peuple. Ainsi, à propos de ce qu’il dit — qu’il s’en trouve qui préfèrent cela —, nous pouvons dire qu’il s’en trouve encore aujourd’hui bien peu qui veuillent autre chose. Et ceux qui tentent de lever un peu plus haut les yeux en sont incapables : aveuglés par la fumée et la poussière du vulgaire, ils ne peuvent ni prêter l’oreille à ceux qui les appellent vers de meilleures choses, car le tumulte et le fracas des erreurs populaires les en empêchent.
Ainsi, une grande partie des mortels, que ce soit volontairement ou sous la contrainte, courbée vers la terre à la manière des bêtes et soumise au corps, négligeant l’âme, sans attrait pour la vertu et sans aucune connaissance d’elle-même, traîne une existence sans gloire et dans l’angoisse. Car, bien que la nature meilleure les pique et les aiguillonne parfois, et leur rappelle ce qu’ils sont, les obstacles que j’ai évoqués s’y opposent néanmoins.
De là vient le dégoût de la vie, de là la racine de l’ennui, de là cette inquiétude de l’âme, dont l’homme mortel, aussi longtemps qu’il vit, ne souffre de rien de pire. Qu’y a-t-il donc d’étonnant si leurs actes et leurs desseins sont changeants ? Si rien de ce qu’ils entreprennent ne leur plaît ? Ce n’est pas ce qu’ils voulaient, puisqu’au fond ils ne veulent rien de certain. Vouloir avec constance une seule et même chose est le signe du sage ; l’inconstance des désirs est le plus grand indice de la folie. Je ne cesserai de te remettre Sénèque en mémoire : « Pour celui qui ne sait vers quel port il se dirige, aucun vent ne lui est favorable. »
Ainsi, ils vont ensemble et reviennent ensemble, et les deux mouvements les accablent d’ennui. As-tu déjà vu comme ils se déplacent précipitamment d’un endroit à l’autre, comme ils sortent en troupe, comme soudain ils se désaccordent, lorsque l’un désire aller par ici et l’autre par là ? Comment pourraient-ils s’accorder entre eux, puisque chacun est à ce point en désaccord avec lui-même — et je veux m’y attarder — que celui que tu as vu il y a un instant, tu ne le reconnaisses plus, et que celui que tu crois connaître maintenant, il te faille peu après lui demander de quel pays il est ?
C’est précisément de ces maux, et d’un ennui de cette sorte, que nous préserve l’agrément de la vie solitaire. Elle jouit avec joie du présent, attend l’avenir avec égalité d’âme, ne dépend pas du lendemain, ne remet à un jour futur rien de ce qui peut ou doit être fait aujourd’hui. Et non sans raison. Qu’y a-t-il en effet de plus insensé que de négliger, par désir ou dans l’espoir de ce qui est à venir — chose qui nous est étrangère et soumise à mille hasards — le présent, qui est le seul moment qui t’appartienne et qui soit certain ?
Celui qui dépendra du lendemain ne cessera jamais de dépendre de quelque chose ; car, à l’exception du dernier, aucun jour ne sera dépourvu de lendemain, et, à l’exception du premier, aucun jour n’a été le lendemain d’un autre jour. C’est de là qu’est venu le mal de notre vie, mal dont il en est à peine de plus grand : ne jamais vivre en vivant dans l’espoir de vivre, et, à la manière du chien qui poursuit un lièvre plus rapide que lui, saisir toujours entre ses dents des souffles vides, sans jamais atteindre ce qu’on cherche à saisir.
Car lorsque le lendemain est arrivé, il a déjà cessé d’être le lendemain ; voici qu’apparaît alors un autre lendemain, ou bien le même qui s’est avancé furtivement. Car, même si chacun de ces jours est un jour différent, tous deux sont néanmoins un lendemain. Nous le poursuivons ; il est toujours à nos côtés, mais il est toujours devant nous, et sa proximité nous trompe. Et lorsque nous sommes arrivés jusqu’à lui, il s’échappe à l’improviste ; ainsi, arraché encore et encore à nos mâchoires, il fuit toujours devant nous et nous pousse à le suivre, sans que nous ne l’atteignions jamais.
Ainsi, entre-temps, rien de tout ce qui pourrait être fait aujourd’hui ne se fait.
Pour le solitaire, qui a déjà prévu ce qu’il veut faire, qui a réglé une fois pour toutes non seulement la répartition de ses activités, mais toute la conduite de son existence, le jour n’est jamais trop long, ni la nuit — et souvent il est même plus court qu’il ne le voudrait —, lorsque la lumière l’abandonne alors qu’il est encore occupé à des choses honnêtes et que le jour prend fin avant que son travail entrepris soit achevé.
Il sait pourtant aussi ajouter le jour à la nuit et la nuit au jour, et, lorsque les circonstances l’exigent, mêler l’un et l’autre ; autrement, il répartit entre eux leurs tâches respectives, et il agit de toutes les manières possibles afin que le temps qui lui a été donné — auquel il ne veut ajouter d’aiguillon ni ne peut mettre de frein — ne s’écoule pas inutilement.
C’est à cela qu’il consacre toute sa réflexion, toute son application ; c’est là qu’il mobilise toutes les forces de son esprit. Enfin, telle est la somme de tous ses soucis : rejetant toute contrariété, tout sentiment d’ennui, il vit aujourd’hui le jour d’aujourd’hui, et vivra demain celui de demain, si demain lui est donné.
En attendant, il ne néglige pas ses affaires présentes dans l’espoir de l’avenir, sachant que celui-ci a coutume de tromper beaucoup de gens et de faire bien des promesses mensongères. Il fait plutôt confiance au présent : car ce que l’avenir promet, le présent le fournit. Et telle est l’aveuglement des mortels qu’ils embrassent avec plus d’avidité l’espoir que la chose elle-même.
Il sait en outre quelle attitude, quel langage et quelles manières conviennent à la jeunesse, lesquels conviennent à la vieillesse. Il conforme son esprit à ces exigences. Il n’y a en lui aucun changement, sinon celui que l’âge lui-même commande ; car il n’y a personne qu’il veuille imiter, ni maître sous la conduite duquel il puisse s’égarer dans la folie. Il regarde vers la nature ; il la suit comme un guide et comme une mère :
« Il n’est guère vraisemblable, dit Cicéron, que, puisque les autres parties de la vie ont été si bien composées, le dernier acte ait été négligé comme par un poète sans talent. »
Source : Pétrarque - De la vie solitaire


