Ce principe fondamental sur le domaine immanent, si familier, si intime pour nous — la volonté — et ce principe secondaire qui lui est subordonné, également si intime pour nous — l’esprit — perdent, tout comme la force, dès que nous les laissons franchir vers le domaine transcendant, toute signification pour nous. Ils perdent entièrement leur nature et échappent complètement à notre connaissance.
Nous sommes donc contraints d’expliquer que l’unité simple n’était ni volonté, ni esprit, ni une sorte de pénétration mutuelle propre à la volonté et à l’esprit. De cette manière, nous perdons nos derniers points d’appui. En vain pressons-nous les ressorts de notre ingénieux et merveilleux appareil de connaissance du monde extérieur : sens, entendement, raison, faiblissent. En vain tenons-nous les principes découverts en nous, dans la conscience de soi — volonté et esprit — comme un miroir face à l’être mystérieux et invisible situé sur l’autre rive de l’abîme, espérant qu’il s’y révélera : ils ne renvoient aucune image.
Mais maintenant nous avons aussi le droit de donner à cet être le nom bien connu qui, de tout temps, a désigné ce qu’aucune faculté de représentation, aucun élan de la plus audacieuse imagination, aucune pensée abstraite, même la plus profonde, aucun cœur recueilli et pieux, aucun esprit ravi et transporté hors de la terre, n’a jamais atteint : Dieu.
Mais cette unité simple a existé ; elle n’existe plus. Elle s’est, en transformant son essence, entièrement et complètement brisée en un monde de multiplicité. Dieu est mort, et sa mort fut la vie du monde.
Ici résident, pour le penseur réfléchi, deux vérités qui satisfont profondément l’esprit et élèvent le cœur.
Tout d’abord, nous avons un domaine purement immanent, dans ou derrière ou au-dessus duquel ne réside aucune force, quelle que soit la manière dont on la nomme, qui, comme le directeur caché d’un théâtre de marionnettes, ferait faire tantôt ceci, tantôt cela aux marionnettes, c’est-à-dire aux individus.
Ensuite, la vérité nous élève que tout ce qui est a existé avant le monde en Dieu. Nous existions en lui : nous ne devons employer aucun autre mot. Si nous voulions dire : nous vivions et nous agissions en lui, ce serait faux, car nous transférerions les activités des choses de ce monde à un être qui était totalement inactif et immobile. De plus, nous ne sommes plus en Dieu ; car l’unité simple est détruite et morte. En revanche, nous sommes dans un monde de multiplicité, dont les individus sont unis en une ferme unité collective.
À partir de l’unité originelle, nous avons déjà déduit de la manière la plus naturelle la connexion dynamique de l’univers. De la même manière, nous déduisons maintenant d’elle la finalité dans le monde, que nul homme raisonnable ne niera. Nous nous arrêtons au moment où l’unité se dissout en multiplicité, sans nous interroger maintenant sur le pourquoi et le comment de cette dissolution. Le fait suffit. La dissolution fut l’acte d’une unité simple, son premier et dernier, son unique acte. Chaque volonté présente reçut son être et son mouvement dans cet acte unique de l’unité, et c’est pourquoi tout dans le monde s’insère l’un dans l’autre : il est, de part en part, ordonné de façon finalisée.
Enfin, nous déduisons indirectement de l’unité originelle, et directement de la première motion, le processus de développement de l’univers. La dissolution en multiplicité fut le premier mouvement, et tous les mouvements qui l’ont suivie, qu’ils s’écartent les uns des autres, s’entrelacent, semblent se confondre et se démêler de nouveau, ne sont que ses prolongements. Le mouvement unique du monde, résultant continuellement des actions de tous les individus en connexion dynamique, est le destin de l’univers.
Ainsi, Dieu devint le monde, dont les individus se tiennent dans une interaction universelle. Or le lien dynamique consiste en ceci : que chaque volonté individuelle agit sur le tout et éprouve l’efficacité du tout, et l’efficacité n’est rien d’autre que le mouvement ; donc le destin n’est rien d’autre que le devenir du monde, le mouvement de la conjoncture orphique, la résultante de tous les mouvements particuliers.
Je ne puis en dire davantage ici sur le destin. En revanche, nous devons maintenant relier au destin les questions laissées ouvertes dans l’Analytique. Les propositions que nous avions réservées à un examen ultérieur étaient les suivantes :
- Les forces chimiques simples sont indestructibles ;
- Le mouvement réel a eu un commencement, mais il est sans fin.
D’après tout ce qui précède, il ressort que la physique n’est pas en mesure de renverser ces propositions ; en d’autres termes : dans la physique, les deux questions laissées ouvertes — celle de la destruction des idées chimiques simples et celle de la fin du monde qui lui est liée — ne peuvent pas être résolues. Le destin du monde nous apparaît donc ici d’abord comme un mouvement infini du monde : dans le règne inorganique, nous voyons une chaîne sans fin de combinaisons et de dissociations ; dans l’organique, un développement sans fin allant des formes de vie inférieures vers les formes plus élevées (organismes).
Avant d’aller plus loin, résumons les résultats :
- Dieu voulait le non-être ;
- son essence était l’obstacle à l’entrée immédiate dans le non-être ;
- cette essence devait se désintégrer en un monde de multiplicité, dont chaque être individuel possède la tendance vers le non-être ;
- dans cette tendance, ils se gênent mutuellement, ils luttent les uns avec les autres et, ce faisant, affaiblissent leur force ;
- l’essence entière de Dieu est passée dans le monde, sous forme transformée, comme une somme déterminée de forces ;
- le monde entier, l’univers, n’a qu’un seul but : le non-être, et il l’atteint par l’affaiblissement continu de sa somme de forces ;
- chaque individu est conduit, par l’affaiblissement de sa force, dans son processus de développement, jusqu’au point où sa tendance vers l’anéantissement peut être accomplie.
Source : Philipp Mainländer - La philosophie de la rédemption


