Guyau – Spéculation et action

Pour bien poser ce problème capital du mépris de la vie, il faut le rapprocher d’une autre question importante : le dévouement a plus d’une analogie avec le suicide, puisque dans les deux cas c’est la mort consentie et même voulue par un individu sachant ce que c’est que la vie. Pour expliquer le suicide, il faut admettre que la durée des jouissances moyennes de la vie a peu de prix en comparaison de l’intensité de certaines souffrances ; et la réciproque sera également vraie, à savoir que l’intensité de certaines jouissances semble préférable à toute la durée de la vie. Berlioz met en scène un artiste qui se tue après avoir éprouvé le plus haut plaisir esthétique qu’il lui semble devoir éprouver de sa vie : il n’y a pas autant de folie qu’on pourrait le croire dans cette action. Supposez qu’il vous soit donné d’être pour un instant un Newton découvrant sa loi ou un Jésus prêchant l’amour sur la montagne : le reste de votre vie vous semblerait décoloré et vide ; vous pourriez acheter cet instant au prix de tout. Donnez à quelqu’un le choix entre revivre la durée monotone de sa vie entière ou revivre le petit nombre d’heures parfaitement heureuses qu’il se rappelle : peu de gens hésiteront. Étendons la chose au présent et à l’avenir : il est des heures où l’intensité de la vie est si grande que, mises en balance avec toute la série possible des années, elles emportent le plateau. On passe trois jours pour monter à un haut sommet des Alpes ; on trouve que ces trois jours de fatigue valent le court instant passé sur la cime blanche, dans la tranquillité du ciel. Il y a aussi des instants de la vie où il semble qu’on soit sur une cime et qu’on plane ; devant ces instants-là tout le reste devient indifférent.

La vie — même au point de vue positif où nous nous plaçons ici — n’a donc pas cette valeur incommensurable qu’elle semblait d’abord avoir. On peut parfois, sans être irrationnel, sacrifier la totalité de l’existence pour un de ses moments, comme on peut préférer un seul vers à tout un poème.


Outre que la vie n’est pas toujours un objet de préférence, elle peut devenir, dans certains cas, un objet de dégoût et d’horreur. Il y a un sentiment, particulier à l’homme, qu’on n’a pas bien analysé jusqu’ici : nous l’avons appelé déjà le sentiment de l’intolérabilité. Par l’influence de l’attention et de la réflexion, certaines souffrances physiques et surtout morales grandissent dans la conscience au point d’obscurcir tout le reste. Une seule peine suffit à effacer toute la multitude des plaisirs de la vie. Probablement l’homme a ce privilège de pouvoir être, s’il le veut, l’animal le plus malheureux de la création, à cause de la ténacité qu’il peut communiquer à ses peines. Or un des sentiments qui possèdent au plus haut point ce caractère de l’intolérabilité, c’est celui de la honte, de la « défaillance morale : » la vie achetée, par exemple, au prix de la honte peut ne pas paraître supportable. On nous objectera qu’un vrai philosophe épicurien ou utilitaire peut regarder de haut ces sentiments de pudeur morale qui ont toujours quelque chose de conventionnel ; mais nous répondrons, qu’ils sont beaucoup moins conventionnels que tels autres, comme le culte de l’argent ; on voit tous les jours des gens ruinés ne plus pouvoir supporter la vie, et la philosophie ne pas leur servir ici à grand’ehose. Or il y a une sorte de faillite morale plus redoutable encore à tous égards que l’autre. Ce qui est simplement agréable, comme tel ou tel plaisir de la vie, et même la somme des plaisirs de la vie, — ne peut jamais compenser ce qui apparaît à tort ou à raison comme intolérable.


Dans toute action humaine il existe une part d’erreur, d’illusion ; peut-être cette part va-t-elle augmentant à mesure que l’action sort de la moyenne. Les cœurs les plus aimants sont ceux qui sont le plus trompés ; les génies les plus hauts sont ceux où l’on relève le plus d’incohérences ; les martyrs ont été le plus souvent des enfants sublimes. Que d’enfantillages dans les idées des alchimistes, qui ont pourtant fini par créer une science ! C’est en partie par suite d’une erreur que Christophe Colomb a découvert l’Amérique. On ne peut pas juger les théories métaphysiques sur leur vérité absolue qui est toujours invérifiable ; mais un des moyens de les juger, c’est d’apprécier leur fécondité. Ne leur demandez pas alors d’être vraies, indépendamment de nous et de nos actions, mais de le devenir. Une erreur féconde peut être plus vraie en ce sens, au point de vue de l’évolution universelle, qu’une vérité trop étroite et stérile. Il est triste, dit quelque part M. Renan, de songer que c’est M. Homais qui a raison, et qu’il a vu vrai comme cela, du premier coup, sans effort et sans mérite, en regardant à ses pieds. — Eh bien, non, M. Homais n’a pas raison, enfermé qu’il est dans son petit cercle de vérités positives. Il a pu fort bien « cultiver son jardin », mais il a pris son jardin pour le monde, et il s’est trompé. Il eût peut-être mieux valu pour lui tomber amoureux d’une étoile, enfin être hanté par quelque chimère bien chimérique, qui du moins lui eût fait réaliser quelque chose de grand. Vincent de Paul avait sans doute le cerveau rempli de plus de rêves faux que M. Homais ; mais il s’est trouvé que la petite portion de vérité contenue dans ses rêves a été plus féconde que la masse de vérités de sens commun saisies par M. Homais.

La métaphysique est, dans le domaine de la pensée, ce que sont le luxe et les dépenses en vue de l’art dans le domaine économique : c’est une chose d’autant plus utile qu’elle semble d’abord moins nécessaire ; on pourrait s’en passer, et on en souffrirait beaucoup ; on ne sait pas au juste où elle commence, on sait encore moins où elle finit, et cependant l’humanité s’y laissera toujours aller, par une pente invincible et douce. De plus, il est certains cas, — les économistes l’ont démontré, — où le luxe devient tout à coup le nécessaire, où l’on a besoin, pour faire face à la vie, de ce qu’on avait précédemment en trop. C’est ainsi qu’il est des circonstances où la pratique a tout à coup besoin de la métaphysique : on ne peut plus vivre, ni surtout mourir sans elle.

La raison nous fait entrevoir deux mondes distincts : le monde réel où nous vivons, un certain monde idéal où nous vivons aussi, où notre pensée se retrempe sans cesse et dont on ne peut pas ne pas tenir compte ; seulement quand il s’agit du monde idéal, personne n’est plus d’accord : chacun le conçoit à sa manière ; quelques-uns le nient tout à fait. C’est pourtant de la manière dont on conçoit le fond métaphysique des choses que dépend la manière dont on s’obligera soi-même à agir. En fait, une grande partie des plus nobles actions humaines ont été accomplies au nom de la morale religieuse ou métaphysique ; il est donc impossible de négliger cette très féconde source d’activité. Mais il n’est pas moins impossible d’imposer à l’activité une règle fixe tirée d’une seule doctrine ; au lieu de régler absolument l’application des idées métaphysiques, il importe seulement de la délimiter, de lui assigner sa sphère légitime sans la laisser empiéter sur la morale positive. Il faut compter sur la spéculation métaphysique en morale comme on compte sur la spéculation économique en politique et en sociologie.


Plus il y aura de doctrines diverses à se disputer d’abord le choix de l’humanité, mieux cela vaudra pour l’accord futur et final. L’évolution dans les esprits, comme l’évolution matérielle, est toujours un passage de l’homogène à l’hétérogène : faites l’unité complète dans l’intelligence, vous anéantissez l’intelligence même ; façonnez tous les esprits sur le même plan, donnez-leur les mêmes croyances, la même religion, la même métaphysique, tirez au cordeau la pensée humaine, vous irez juste contre la tendance essentielle du progrès. Rien de plus monotone et de plus insipide qu’une ville aux rues bien alignées et toutes semblables ; ceux qui se figurent la cité intellectuelle sur ce type font un contresens. On dit : « la vérité est une ; l’idéal de la pensée, c’est cette unité même, cette uniformité. » Votre vérité absolue est une abstraction, comme le triangle parfait ou le cercle parfait des mathématiciens ; dans la réalité tout est infiniment multiple. Aussi, plus il y a de gens à penser différemment, plus grande est la somme de vérité qu’ils finiront par embrasser et où ils se réconcilieront à la fin. Il ne faut donc pas craindre la diversité des opinions, il faut au contraire la provoquer : deux hommes sont d’un avis contraire, tant mieux peut-être ; ils sont beaucoup plus dans le vrai que s’ils pensaient tous les deux la même chose. Quand plusieurs personnes veulent voir tout un paysage, elles n’ont qu’un moyen, c’est de se tourner le dos les unes aux autres. Si on envoie des soldats en éclaireurs, et qu’ils aillent tous du même côté en n’observant qu’un seul point de l’horizon, ils reviendront très probablement sans avoir rien découvert. La vérité est comme la lumière, elle ne nous vient pas d’un seul point ; elle nous est renvoyée par tous les objets à la fois, elle nous frappe en tous sens et de mille manières : il faudrait avoir cent yeux pour en saisir tous les rayons. L’humanité dans son ensemble a des millions d’yeux et d’oreilles ; ne lui conseillez pas de les fermer ou de ne les tendre que d’un seul côté : elle doit les ouvrir tous à la fois, les tourner dans toutes les directions ; il faut que l’infinité de ses points de vue corresponde à l’infinité des choses. La variété des doctrines prouve la richesse et la puissance de la pensée : aussi cette variété, loin de diminuer avec le temps, doit augmenter les détails, alors même qu’elle aboutirait à des accords d’ensemble. La division dans la pensée et la diversité dans les travaux intellectuels est aussi nécessaire que la division et la diversité dans les labeurs manuels : cette division du travail est la condition de toute richesse. Autrefois la pensée était infiniment moins divisée qu’à notre époque : tous étaient imbus des mêmes superstitions, des mêmes dogmes, des mêmes faussetés ; quand on rencontrait un individu, on pouvait d’avance et sans le connaître dire : « voici ce qu’il croit » ; on pouvait compter les absurdités que sa tête renfermait, faire le bilan de son cerveau. De nos jours encore, bien des gens des classes inférieures ou supérieures en sont restés là : leur intelligence est moulée sur un type convenu. Heureusement le nombre de ces esprits inertes et sans ressort diminue chaque jour : le rôle de l’initiative augmente ; chacun tend à se faire sa loi et sa croyance. Puissions-nous en venir un jour à ce qu’il n’y ait plus nulle part d’orthodoxie, je veux dire de foi générale englobant les esprits ; à ce que la croyance soit tout individuelle, à ce que l’hétérodoxie soit la vraie et universelle religion !


Il est des serrements de cœur infiniment doux. Il est aussi des points où la douleur et le plaisir aigu semblent se confondre : les spasmes de l’agonie et ceux de l’amour ne sont pas sans quelque analogie ; le cœur se fond dans la joie comme dans la douleur. Les souffrances fécondes sont accompagnées d’une jouissance ineffable ; elles ressemblent à ces sanglots qui, rendus par la musique d’un maître, deviennent harmonie. Souffrir et produire, c’est sentir en soi une puissance nouvelle éveillée par la douleur ; on est comme l’Aurore sculptée par Michel-Ange, qui, ouvrant ses yeux en pleurs, ne semble voir la lumière qu’à travers ses larmes : oui, mais cette lumière des tristes jours est encore la lumière, elle vaut la peine d’être regardée.

L’action, en sa fécondité, est aussi un remède au scepticisme : elle se fait à elle-même, nous l’avons vu, sa certitude intérieure. Que sais-je si je vivrai demain, si je vivrai dans une heure, si ma main pourra terminer cette ligne que je commence ? La vie, de toutes parts, est enveloppée d’inconnu. Pourtant j’agis, je travaille, j’entreprends ; et dans tous mes actes, dans toutes mes pensées, je présuppose cet avenir sur lequel rien ne m’autorise à compter. Mon activité dépasse à chaque minute l’instant présent, déborde sur l’avenir. Je dépense mon énergie sans craindre que cette dépense soit une perte sèche, je m’impose des privations en comptant que l’avenir les rachètera, je vais mon chemin. Cette incertitude qui, me pressant de toutes parts également, équivaut pour moi à une certitude et rend possible ma liberté, c’est l’un des fondements de la morale spéculative avec tous ses risques. Ma pensée va devant elle, comme mon activité ; elle arrange le monde, dispose de l’avenir. Il me semble que je suis maître de l’infini, parce que mon pouvoir n’est équivalent à aucune quantité déterminée ; plus je fais, et plus j’espère.

Pour avoir les avantages que nous venons de lui attribuer, l’action doit se prendre à quelque œuvre précise et, jusqu’à un certain point, prochaine. Vouloir faire du bien, non pas au monde entier ni à l’humanité entière, mais à des hommes déterminés ; soulager une misère actuelle, alléger quelqu’un d’un fardeau, d’une souffrance, voilà ce qui ne peut pas tromper : on sait ce qu’on fait ; on sait que le but méritera vos efforts, non pas en ce sens que le résultat obtenu aura une importance considérable dans la masse des choses, mais en ce sens qu’il y aura à coup sûr un résultat, et un résultat bon ; que votre action ne se perdra pas dans l’infini, comme une petite vapeur dans le bleu morne de l’éther. Faire disparaître une souffrance, c’est déjà une fin satisfaisante pour un être humain. On change par là d’un infinitième la somme totale de la douleur dans l’univers. La pitié reste, — inhérente au cœur de l’homme et vibrant dans ses plus profonds instincts, — alors même que la justice purement rationnelle et la charité universalisée semblent parfois perdre leurs fondements. Même dans le doute on peut aimer ; même dans la nuit intellectuelle qui nous empêche de poursuivre aucun but lointain, on peut tendre la main à celui qui pleure à vos pieds.