Jacques Bordiot – Le Système

Dès l’Antiquité, les financiers de quelque importance avaient reconnu l’intérêt de posséder à l’étranger des « correspondants », comme le firent les Lombards du Haut Moyen Âge, ou des « facteurs », comme Jacques Cœur. Mais les banquiers à vocation internationale comprirent tôt l’avantage de liaisons plus étroites par ententes à caractère permanent. Le Syndicat international, constitué à la fin du XVIIIe siècle, en est un exemple connu ; Napoléon devait le trouver contre lui tout au long de sa carrière. À ce Syndicat appartenaient, en 1800, Baring et Boyd, de Londres — ce dernier possédant aussi une maison à Paris —, Hope et Labouchère d’Amsterdam, Parish, de Hambourg, Bethmann, de Francfort et, bien entendu, les Rothschild qui, sans avoir la puissance qu’allait leur donner le « coup de Waterloo », étendaient leur réseau sur l’Europe occidentale, avec la maison mère de Francfort et ses succursales de Londres, Paris, Naples et Vienne. Les établissements financiers qui composaient le Syndicat étaient connus en Angleterre sous le nom de « merchants’bankers », aux États-Unis sous celui de « investment bankers », en France sous celui de « banques privées ».

À en croire l’auteur américain Dr Carroll Quigley, ils se distinguaient des autres banquiers en ce que : ils étaient cosmopolites et internationaux,- ils avaient des accointances avec les gouvernements et s’intéressaient spécialement aux emprunts d’État, – ils s’occupaient à peu près exclusivement des manipulations d’argent, très rarement de marchandises, – ils observaient une stricte politique du secret et ils s’attachaient à l’influence occulte de la finance sur la vie politique internationale.

Jusqu’à une époque récente, ces banques étaient des établissements privés, constitués le plus souvent sous la forme de sociétés en commandite, sans actionnaires et, en conséquence, non astreints à la publication de leur bilan. En plusieurs pays, il a fallu les exigences fiscales consécutives à la Seconde Guerre Mondiale pour triompher de cette discrétion.

Le Syndicat s’était montré si avantageux pour les intérêts de ses membres qu’ils se devaient de le perpétuer sous une forme plus élaborée ; évolution qui fut l’œuvre d’une entente secrète entre banquiers internationaux, ayant à leur tête les Rothschild, de Londres et de Paris, et John Pierpont Morgan, de New York, suivis entre autres par les Baring, Erlanger, Fould, Lazard, Mallet, Mirabaud, Schroeder, Speyers et Warburg. Cette entente ne se fit pas sans peine car, tels les barons du Moyen Âge, chacun des groupes bancaires cherchait à se tailler la plus large place possible en se livrant des combats acharnés — il est amusant, d’ailleurs, de constater que les financiers anoblis de fraîche date, les Rothschild, les Oppenheim, les Ernpain et autres, s’attribuent tous le titre de barons. Jusqu’au jour où les plus puissants, Rothschild et Morgan, leur firent admettre de gré ou de force, que ces rivalités étaient préjudiciables à leurs intérêts communs et qu’un accord serait plus profitable. Cette entente fut l’origine d’un SYSTÈME INTERNATIONAL qui englobe l’économie, la finance et la politique du monde entier. À l’heure actuelle, le Système enserre l’univers dit « capitaliste » dans un réseau dense, rendu assez inextricable par le jeu d’alliances de familles, de holdings communs, de filiales plus ou moins camouflées, et par la pratique du secret à tous les échelons. Il se prétend même assez puissant pour tenir à sa merci le monde de « derrière les rideaux de fer ou de bambou ». Ceci a fait dire au Dr Bella Dodd, ancien membre du Bureau du Parti Communiste américain : « Je crois que le complot communiste n’est qu’une branche d’un complot beaucoup plus important ». Le Système constitue un véritable super-État occulte, avec toutes ses implications politiques, économiques et sociales. On peut affirmer sans crainte d’erreur qu’il ne se passe pas un seul événement notable dans le monde, pour aussi évidentes qu’en semblent les causes apparentes, qui ne soit sous le contrôle direct du Système ou dont l’évolution ne soit influencée par son intervention — pas toujours heureuse, il est vrai, ni pour ses intérêts, ni pour ceux des parties en cause.

Depuis longtemps, la finance s’est rendu compte de la propension des gouvernements, quels qu’ils soient, monarchiques, dictatoriaux et surtout démocratiques, à augmenter continuellement les dépenses improductives. Il s’agit, pour les gouvernants en place et qui désirent y rester, de se « donner de la face » par des dépenses de prestige, d’assouvir à la fois la cupidité jamais satisfaite de leurs partisans à la fidélité aléatoire et les appétits des citoyens-électeurs, d’autant plus grands que l’État paraît plus prospère. Il y a donc tendance constante à un déficit budgétaire qui entraîne un endettement de l’État. La Haute Finance internationale n’a pas manqué d’en faire son profit. Sa stratégie consistera donc à amener les gouvernements à un état d’endettement permanent et croissant qui les mette sous la coupe du Système. Tactiquement, les agissements du Système se traduiront par l’incitation à des dépenses improductives, sous couvert de prestige, d’intérêt public, de promotion sociale, d’humanitarisme, etc. — sans trop se soucier du contrôle du déficit, cher à Joseph Caillaux ; mais aussi par l’exploitation délibérée de tous les malaises économiques, monétaires, financiers, sociaux, voire internationaux, au besoin même en les provoquant artificiellement.

Car une évidence s’impose : le Système est apatride. Par sa constitution même, puisque composée de membres appartenant à des nations différentes, souvent antagonistes, mais en relations permanentes. Apatride aussi par son objet : l’intérêt et l’intérêt seul de l’organisation, au mépris de tout sentiment affectif, de toute morale, de toute tradition.

D’après le Pr. Stuart Crane, les financiers se livrant à la « lucrative opération » de prêt aux gouvernements se ménagent, outre des garanties concrètes, une double assurance. D’une part, de même que pour le financement d’une entreprise privée, ils exigent un droit de regard sur sa gestion en imposant l’attribution de fauteuils d’administrateurs, de même, lorsqu’ils consentent à un État un prêt de quelque importance, ils se font représenter au Conseil du gouvernement pour y exercer une influence conforme à leurs intérêts. D’autre part, ils prennent la précaution de se ménager la connivence de dirigeants de l’opposition susceptibles de renverser, le cas échéant avec leur aide, et de supplanter l’autorité débitrice récalcitrante. Et le Pr. Crane donne un exemple : « Si vous étudiez toutes les guerres en Europe au cours du XIXe, vous vous apercevrez qu’elles prennent toujours fin sur un « équilibre de forces » (balance of power). Chaque fois qu’on a remêlé les cartes, il s’est produit un équilibre de forces dans une nouvelle combinaison autour de la maison des Rothschild d’Angleterre, de France ou d’Autriche. Ils ont réparti les nations de telle manière que, si l’un des monarques sortait de la ligne, une guerre éclatait, et la guerre était décidée dans le sens du financement. L’examen de l’état d’endettement des belligérants indiquera généralement la nation à châtier. »

Le Dr Carroll Quigley affirme que l’objectif à long terme du Système ne serait : « RIEN DE MOINS QUE LA CRÉATION D’UN SYSTÈME MONDIAL D’HÉGÉMONIE FINANCIÈRE AUX MAINS DE QUELQUES PERSONNALITÉS CAPABLES DE DOMINER LA POLITIQUE DE CHAQUE PAYS ET L’ÉCONOMIE MONDIALE TOUT ENTIÈRE. » Pour y parvenir, outre les imbrications plus ou moins avouées entre ses membres, le Système a mis en place : des Banques centrales nationales interdépendantes, des coalitions économico-financières multinationales, trusts, cartels, syndicats, ententes, etc., des dynasties politico-financières. Que si certains gouvernements se montraient indociles, le Système, pour les faire plier, ira jusqu’à provoquer : l’agitation sociale, la subversion, la guerre internationale.


Vers le milieu du XIXe, un groupement mystérieux, qui se dénommait Ligue des Hommes Justes, engagea les services d’un écrivain révolutionnaire, l’israélite allemand Karl Marx, en vue de la rédaction d’un plan de combat. Ce fut le Manifeste du Parti Communiste, publié dans les premiers jours de 1848, en allemand, à Londres, par Marx et Engels, dont la cinquième proposition spécifie :

« Centralisation du crédit entre les mains de l’État, au moyen d’une Banque nationale, dont le capital appartiendra à l’État, et qui jouira d’un monopole exclusif. »

C’est donc que les révolutionnaires avaient compris l’importance d’une Banque centrale pour la prise du pouvoir par la mainmise sur l’économie de la nation. D’ailleurs, Lénine devait déclarer plus tard que la création d’une Banque centrale équivalait à la communisation à 90 % du pays.

La Haute Finance internationale allait reprendre cette conception comme idée de base pour la constitution du Système.

La Banque centrale, telle que l’entend le Système, est un institut à caractère officiel, mais sous capitaux et direction privés, avec privilège exclusif, qui permet d’obtenir le contrôle absolu des finances et de l’économie du pays.

Il va de soi que la création d’un réseau mondial de Banques centrales ainsi comprises, interconnectées sous l’autorité des dirigeants du Système, assurerait l’accaparement par la Haute Finance de l’économie mondiale et, par suite, son autorité politique universelle : la Haute Finance internationale deviendrait ainsi définitivement maîtresse du monde.

Et tel est bien l’édifice construit par le Système. Dans chaque nation, il a installé une Banque centrale qui, dès le départ, a cherché à prendre la haute main sur son gouvernement :

  • en provoquant l’endettement de l’État par tous les moyens ;
  • en jouant la carte des emprunts du Trésor suivant la stratégie du jour ;
  • par des actions concertées des Banques centrales sur les échanges extérieurs, et donc sur l’activité économique du pays, avec ses conséquences sociales ;
  • par la manipulation des politiciens « coopératifs », récompensés éventuellement par de grasses prébendes dans le monde des affaires ;
  • par un appui financier dans la poursuite de leur carrière politique.

Et, orchestrant l’ensemble, la Banque des Règlements Internationaux (BRI) de Bâle, établissement privé et propriété des Banques centrales qui la contrôlent et où se prennent les décisions communes.

D’où l’importance attachée par la Haute Finance internationale à la création d’une Banque centrale dans tous les pays dont la situation économique la justifie, même si, pour une raison quelconque, elle ne satisfait pas à toutes les conditions optimales — c’est le cas, par exemple, des Banques centrales nationalisées de France et de Grande-Bretagne. Il suffit alors que les dirigeants de ces Banques centrales jouent le jeu du Système.

Car il ne faudrait pas croire que ces dirigeants appartiennent nécessairement aux puissants du jour. Bien souvent, au contraire, ce ne sont que des techniciens des Finances et des agents de banques privées prédominantes de leur pays, dont la carrière est décidée dans le Conseil de ces banques privées en fonction des services qu’ils peuvent rendre.

La Banque d’Angleterre — Prototype de la Banque centrale, la Banque d’Angleterre, fondée en 1694 par William Paterson et ses associés, au capital de 1 200 000 livres sterling entièrement souscrit par le public, était bien à l’origine un établissement privé, tenu, par le Tonnage Act de 1694, de prêter à l’État la totalité de son capital, moyennant une rémunération annuelle de 100 000 livres ; elle était autorisée à utiliser à son gré ses bénéfices et elle avait reçu le privilège d’émission, non exclusif d’ailleurs, qui lui conférait un caractère officiel.

Paterson devait résumer cyniquement l’activité de son établissement : « La Banque a récolté des bénéfices sur tout l’argent qu’elle a créé avec rien. »