L’historien de ce sujet est donc Sanchoniathon, un auteur d’une très grande antiquité, antérieur, dit-on, aux temps de la guerre de Troie, et dont on atteste qu’il fut reconnu pour l’exactitude et la véracité de son Histoire phénicienne. Philon de Byblos, non pas l’Hébreu, traduisit l’ensemble de son œuvre du phénicien en grec et la publia. L’auteur, dans notre temps, de la compilation dirigée contre nous, mentionne ces faits dans le quatrième livre de son traité Contre les Chrétiens, où il rend le témoignage suivant à Sanchoniathon, mot pour mot :
[PORPHYRE]
De l’histoire des Juifs, le récit le plus véridique, parce que le plus conforme à leurs lieux et à leurs noms, est celui de Sanchoniathon de Béryte, qui reçut les archives de Hiérombalos, prêtre du dieu Ieuo. Il dédia son histoire à Abibalus, roi de Béryte, et fut approuvé par lui ainsi que par les chercheurs de vérité de son temps. Or, l’époque de ces hommes se situe avant même la guerre de Troie, et se rapproche de celle de Moïse, comme le montrent les successions des rois de Phénicie. Et Sanchoniathon, qui rassembla une histoire complète des temps anciens à partir des archives conservées dans les différentes cités et des registres des temples, et qui écrivit en langue phénicienne avec amour de la vérité, vécut sous le règne de Sémiramis, reine des Assyriens, dont on rapporte qu’elle vécut avant la guerre de Troie ou en ces temps mêmes. Les ouvrages de Sanchoniathon furent traduits en langue grecque par Philon de Byblos.
Ainsi écrivit l’auteur susmentionné, attestant à la fois la véracité et l’antiquité du théologien ainsi nommé. Mais celui-ci, en avançant dans son récit, considère comme divins non pas le Dieu suprême au-dessus de tout, ni même les dieux célestes, mais des hommes et des femmes mortels, dépourvus de raffinement moral, indignes d’être approuvés pour leur vertu ou imités pour leur amour de la sagesse, souillés qu’ils étaient par toutes sortes de bassesses et d’infamies.
Il atteste aussi que ce sont ces mêmes personnages qui sont encore aujourd’hui considérés comme des dieux, aussi bien dans les villes que dans les campagnes. Mais qu’on juge-en par ses propres écrits.
Philon donc, ayant divisé l’ensemble de l’œuvre de Sanchoniathon en neuf livres, place dans l’introduction du premier la préface suivante concernant Sanchoniathon, mot pour mot :
[PHILON]
Les choses étant ainsi, Sanchoniathon, homme très instruit et d’une grande curiosité, désireux de connaître la plus ancienne histoire de toutes les nations depuis la création du monde, rechercha avec grand soin l’histoire de Taautus, sachant que, parmi tous les hommes sous le soleil, Taautus fut le premier à concevoir l’invention des lettres et à commencer la rédaction des annales. Il posa donc, pour ainsi dire, les fondations de son histoire en commençant par lui, que les Égyptiens appellent Thoyth, les Alexandrins Thoth, et que les Grecs traduisent par Hermès.
Après ces déclarations, il blâme les auteurs plus récents d’avoir, avec violence et mensonge, réduit les légendes relatives aux dieux à de simples allégories, explications physiques et théories ; et il poursuit en disant :
Mais les plus récents parmi les écrivains religieux ont rejeté les faits véritables dès l’origine, et, ayant inventé des allégories et des mythes, établi des affinités fictives avec les phénomènes cosmiques, ils ont institué des mystères et les ont recouverts d’un nuage d’absurdité, de sorte qu’il est difficile de discerner ce qui s’est réellement passé. Mais lui, ayant mis la main sur les collections d’écrits secrets des Ammonéens, découvertes dans les sanctuaires et naturellement inconnues du grand nombre, s’appliqua avec zèle à les étudier toutes ; et, après avoir achevé son enquête, il écarta le mythe originel et les allégories, et mena à bien l’ouvrage qu’il s’était proposé. Jusqu’à ce que les prêtres qui vinrent plus tard voulussent de nouveau dissimuler cela, et rétablir le caractère mythique ; à partir de cette époque, le mysticisme commença à s’élever, n’ayant pas encore atteint les Grecs auparavant.
Il ajoute ensuite :
Telles sont les choses que j’ai découvertes dans mon ardent désir de connaître l’histoire des Phéniciens, après avoir étudié soigneusement un grand nombre de documents — non ceux qu’on trouve chez les Grecs, car ils sont contradictoires et composés par certains dans un esprit de dispute plutôt que dans un souci de vérité.
Et plus loin :
Et la conviction que les faits se sont déroulés comme il les a décrits me vint en voyant les désaccords parmi les Grecs, à propos desquels j’ai soigneusement composé trois livres portant le titre d’Histoire paradoxale.
Puis, après d’autres passages, il ajoute :
Mais, en vue de la clarté future et de la détermination des détails, il est nécessaire de préciser d’avance que les plus anciens des barbares, en particulier les Phéniciens et les Égyptiens — de qui le reste des hommes reçut leurs traditions — considéraient comme les plus grands dieux ceux qui avaient découvert les nécessités de la vie, ou d’une manière ou d’une autre rendu service aux nations. Les estimant comme bienfaiteurs et auteurs de nombreux bienfaits, ils les adorèrent aussi comme des dieux après leur mort, bâtirent des sanctuaires, et consacrèrent des colonnes et des bâtons à leurs noms. Les Phéniciens les vénéraient grandement et leur consacraient leurs plus grandes fêtes. Ils appliquaient surtout les noms de leurs rois aux éléments du cosmos et à certains de ceux qui étaient regardés comme des dieux. Mais ils ne connaissaient pas d’autres dieux que ceux de la nature — le soleil, la lune, et les autres astres errants — ainsi que les éléments et les choses qui s’y rattachent, de sorte que certains de leurs dieux étaient mortels et d’autres immortels.
Ayant exposé ces points dans sa préface, Philon commence ensuite son interprétation de Sanchoniathon, en présentant la théologie des Phéniciens de la manière suivante :
Il suppose que le premier principe de l’univers fut l’air obscurci de nuées et de vent — ou plutôt un souffle d’air nuageux — et un chaos trouble, ténébreux comme l’Érèbe ; et ces éléments étaient sans bornes et, durant de longues époques, n’eurent aucune limite. Mais lorsque le vent, dit-il, devint épris de ses propres parents, et qu’une union s’opéra, cette conjonction fut appelée Désir. Ce fut le commencement de la création de toutes choses ; mais le vent lui-même ignorait son propre engendrement.
De cette union naquit Mot, que certains disent être la boue, et d’autres une putréfaction d’un mélange aqueux ; et de là sortit tout germe de la création, et la génération de l’univers.
Ainsi apparurent certains animaux sans sensation, et d’eux surgirent des animaux intelligents, appelés Zophasémin, c’est-à-dire « observateurs du ciel », et ils furent formés à la manière d’un œuf. De plus, Mot fit jaillir la lumière, le soleil, la lune, les étoiles et les grandes constellations.
Telle était leur cosmogonie, introduisant un athéisme manifeste. Voyons maintenant comment il décrit la naissance des animaux. Il dit donc :
Lorsque l’air se fendit en lumière, la mer et la terre se réchauffèrent, et de là naquirent vents et nuées, ainsi que de très grandes averses et des torrents venus des eaux du ciel.
Ainsi, après que ces éléments furent séparés et déplacés de leur lieu propre par la chaleur du soleil, puis se heurtèrent de nouveau dans l’air, il s’ensuivit des tonnerres et des éclairs ; et au fracas du tonnerre, les animaux intelligents déjà mentionnés s’éveillèrent, saisis de peur, et commencèrent à se mouvoir sur la terre et sur la mer, mâles et femelles.
Telle est leur théorie de la génération des animaux. Ensuite, le même auteur ajoute :
Ces choses se trouvaient écrites dans la cosmogonie de Taautus et dans ses Commentaires, d’après des conjectures, mais aussi d’après les preuves que son intelligence avait discernées, découvertes et mises en lumière pour nous.
Puis, après avoir mentionné les noms des vents — Notos, Borée et les autres — il poursuit :
Mais ceux-là furent les premiers à consacrer les productions de la terre, à les considérer comme des dieux et à les adorer comme le soutien de la vie, pour eux-mêmes, pour leurs descendants et pour leurs ancêtres ; et ils leur offrirent des libations et des offrandes de boissons.
Il ajoute encore :
Telles étaient leurs conceptions du culte, en accord avec leur propre faiblesse et la timidité de leur âme. Ensuite, il dit que du vent Colpias et de sa femme Baau (qu’il traduit par “Nuit”) naquirent Aéon et Protogonos, hommes mortels ainsi nommés ; et qu’Aéon découvrit la nourriture tirée des arbres.
Leur descendance, appelée Genos et Genea, habita la Phénicie ; et lorsque survenaient des sécheresses, ils levaient les mains vers le ciel en direction du soleil ; car lui seul, dit-il, ils le considéraient comme dieu, seigneur du ciel, l’appelant Beelsamen, ce qui, en langue phénicienne, signifie “seigneur du ciel”, et en grec Zeus.
Puis il reproche aux Grecs leur erreur :
Car ce n’est pas sans raison que nous avons exposé ces choses de diverses manières, mais en vue des mauvaises interprétations postérieures des noms contenus dans l’histoire ; les Grecs, dans leur ignorance, les ayant mal compris, trompés par l’ambiguïté de la traduction.
Ensuite il dit :
De Genos, fils d’Aéon et de Protogonos, naquirent encore des enfants mortels, dont les noms sont Lumière, Feu et Flamme. Ceux-ci, dit-il, découvrirent le feu en frottant des morceaux de bois, et en enseignèrent l’usage.
Ils engendrèrent des fils d’une taille et d’une stature extraordinaires, dont les noms furent donnés aux montagnes qu’ils occupèrent : ainsi les monts Cassius, Liban, Antiliban et Brathy tirèrent leurs noms d’eux.
D’eux, dit-il, naquirent Memrume et Hypsouranios ; et ils tirèrent leurs noms de leurs mères, car les femmes en ces temps avaient commerce libre avec quiconque elles rencontraient.
Puis il poursuit :
Hypsouranios habita Tyr et inventa des cabanes faites de roseaux, de joncs et de papyrus ; il se querella avec son frère Ousous, qui fut le premier à se faire un vêtement de peaux de bêtes sauvages qu’il avait la force de capturer.
Et lorsque éclatèrent de furieuses pluies et des vents violents, les arbres de Tyr se frottèrent les uns aux autres, prirent feu et incendièrent le bois des alentours.
Alors Ousous prit un tronc, en ôta les branches, et fut le premier à oser s’embarquer sur la mer ; il consacra deux colonnes au feu et au vent, les adora, et versa sur elles des libations de sang provenant des bêtes qu’il avait chassées.
Mais lorsque Hypsouranios et Ousous furent morts, ceux qui restaient, dit-il, leur consacrèrent des pieux et, chaque année, adorèrent leurs colonnes et célébrèrent des fêtes en leur honneur.
Bien des années plus tard, de la race d’Hypsouranios naquirent Agreus et Halieus, inventeurs de la chasse et de la pêche, d’où furent nommés chasseurs et pêcheurs.D’eux naquirent deux frères, découvreurs du fer et de son travail ; l’un d’eux, Chrysor, pratiqua l’art oratoire, les incantations et la divination ; il était Héphaïstos, inventa l’hameçon, l’appât, la ligne et le radeau, et fut le premier des hommes à entreprendre une navigation ; c’est pourquoi on le vénéra comme un dieu après sa mort. On l’appela aussi Zeus Meilichios. Certains disent que ses frères inventèrent les murailles de briques.
Ensuite naquirent de leur race deux jeunes hommes, l’un nommé Technitès (l’Artisan), l’autre Geinos Autochthon (l’Autochtone terrestre). Ceux-ci imaginèrent de mêler la paille à l’argile des briques, de les faire sécher au soleil, et inventèrent encore les toits. D’eux naquirent d’autres hommes, dont l’un se nomma Agros et l’autre Agrouéros ou Agrotes ; de ce dernier il existe en Phénicie une statue très vénérée, dans un sanctuaire tiré par des bœufs ; et parmi les habitants de Byblos il est appelé le plus grand des dieux.
Ces deux-là inventèrent l’adjonction de cours, d’enclos et de cavernes aux maisons. D’eux descendirent les laboureurs et les chasseurs, également nommés Alétae et Titans.De ceux-ci naquirent Amynos et Magus, qui fondèrent les villages et les bergeries. D’eux vinrent Misor et Suduc, c’est-à-dire “Droit” et “Juste” ; ceux-ci découvrirent l’usage du sel.
De Misor naquit Taautus, inventeur du premier alphabet ; les Égyptiens l’appelèrent Thoyth, les Alexandrins Thoth, et les Grecs Hermès.
De Suduc vinrent les Dioscures, ou Cabyres, ou Corybantes, ou Samothraces ; ceux-ci, dit-il, furent les premiers à inventer le navire. D’eux naquirent d’autres hommes, découvreurs des herbes, des remèdes contre les morsures venimeuses et des enchantements. À leur époque naquit un certain Élioun, appelé “le Très-Haut”, et une femme nommée Béruth ; ils habitèrent les environs de Byblos.
D’eux naquit Épigée ou Autochthon, que l’on appela ensuite Ouranos ; et de lui prit nom l’élément au-dessus de nous, en raison de la beauté de son éclat. Il eut une sœur issue des mêmes parents, nommée Gè (la Terre) ; et d’elle, dit-il, à cause de sa beauté, on nomma la terre du même nom. Leur père, le Très-Haut, mourut dans un combat contre des bêtes sauvages, et fut divinisé ; ses enfants lui offrirent libations et sacrifices.
Ouranos, ayant succédé à son père, prit pour épouse sa sœur Gè et engendra d’elle quatre fils : Élus (qui est Cronos), Baetylus, Dagon (qui est Siton) et Atlas. Ouranos eut encore, de ses autres femmes, une nombreuse progéniture ; ce dont Gè fut irritée et, par jalousie, se mit à l’injurier, si bien qu’ils se séparèrent.
Mais Ouranos, après s’être éloigné d’elle, revenait sur elle de force quand il le voulait, s’unissait à elle, puis s’en allait ; il tentait aussi de détruire les enfants qu’il avait d’elle ; mais Gè le repoussa plusieurs fois, ayant rallié des alliés. Lorsque Cronos fut parvenu à l’âge viril, il repoussa son père Ouranos, avec le conseil et l’aide d’Hermès Trismégiste, son secrétaire, et vengea sa mère.
À Cronos naquirent des enfants, Perséphone et Athéna. La première mourut vierge. Mais, sur le conseil d’Athéna et d’Hermès, Cronos forgea une faucille et une lance de fer. Alors Hermès adressa des paroles magiques aux alliés de Cronos et les enflamma du désir de combattre Ouranos pour Gè.
Ainsi Cronos fit la guerre, chassa Ouranos du gouvernement et succéda à la royauté. Dans la bataille, on captura la concubine favorite d’Ouranos, enceinte, que Cronos donna en mariage à Dagon ; et dans sa maison elle mit au monde l’enfant conçu d’Ouranos, qu’elle nomma Démaros.
Après cela, Cronos bâtit un mur autour de sa demeure et fonda la première ville, Byblos, en Phénicie.
Peu après, il devint soupçonneux envers son frère Atlas et, sur le conseil d’Hermès, le fit précipiter dans une fosse profonde et l’y ensevelit. Vers cette époque, les descendants des Dioscures assemblèrent des radeaux et des navires, entreprirent des voyages, et, ayant abordé près du mont Cassius, y consacrèrent un temple. Les alliés d’Élus, c’est-à-dire de Cronos, furent surnommés Élohim, comme ceux-là mêmes qui, portant le nom de Cronos, auraient été appelés Croniens.
Cronos, ayant un fils nommé Sadidus, le tua de son propre glaive, le soupçonnant, et le priva de la vie, devenant ainsi le meurtrier de son fils. De même, il coupa la tête d’une de ses filles, si bien que tous les dieux furent épouvantés de la cruauté de Cronos.
Mais, avec le temps, Ouranos, vivant en exil, envoya secrètement sa fille vierge Astarté avec ses deux sœurs Ehea et Dioné, pour tuer Cronos par ruse. Cronos les prit, et bien qu’elles fussent ses sœurs, en fit ses épouses. Lorsque Ouranos l’apprit, il dépêcha Eimarménè et Hôra avec d’autres alliés contre Cronos ; mais Cronos les gagna à sa cause et les garda auprès de lui.
De plus, dit-il, le dieu Ouranos inventa les Baetylia, ayant trouvé le moyen d’animer les pierres. À Cronos naquirent d’Astarté sept filles, les Titanides ou Artémides ; et encore, de Rhéa, sept fils, dont le plus jeune fut divinisé dès sa naissance ; et de Dioné, des filles ; et d’Astarté encore, deux fils, Désir et Amour. Dagon, après avoir découvert le blé et la charrue, fut appelé Zeus Arotrios.
L’une des Titanides, unie à Suduc, le Juste, donna naissance à Asclépios.
En Pérée naquirent aussi à Cronos trois fils : Cronos, du même nom que son père, Zeus Bélus et Apollon. À leur époque naquirent Pontus, Typhon et Nérée, père de Pontus et fils de Bélus.
De Pontus naquirent Sidon (qui, par la douceur extrême de sa voix, fut la première à inventer le chant musical) et Poséidon. À Démaros naquit Melcathrus, qui fut aussi appelé Héraclès.
Puis Ouranos fit encore la guerre à Pontus, et après s’être révolté se joignit à Démaros ; mais Pontus le mit en fuite, et Démaros fit vœu d’une offrande s’il échappait.
Et, la trente-deuxième année de son règne, Élus, c’est-à-dire Cronos, ayant surpris son père Ouranos dans un lieu intérieur, le saisit et le châtra près de certaines fontaines et rivières. Là, Ouranos fut divinisé ; et, tandis qu’il rendait l’âme, le sang de ses blessures tomba dans les fontaines et les eaux des rivières ; et l’on montre encore aujourd’hui le lieu. »
Telle est donc l’histoire de Cronos, et tels furent les exploits du mode de vie tant vanté parmi les Grecs, celui des hommes de l’époque de Cronos, que l’on affirme aussi avoir été la première et « race d’or des hommes doués de parole » — cette bienheureuse félicité des anciens temps !
Puis l’historien ajoute encore, après d’autres passages :
Mais Astarté, la plus grande des déesses, et Zeus Démaros, et Adodus, roi des dieux, régnèrent sur le pays avec le consentement de Cronos. Astarté plaça la tête d’un taureau sur la sienne en signe de royauté ; et parcourant le monde, elle trouva une étoile tombée du ciel, qu’elle ramassa et consacra dans l’île sainte de Tyr. Les Phéniciens disent qu’Astarté est Aphrodite.
Cronos aussi, en parcourant la terre, donna le royaume d’Attique à sa fille Athéna. Mais lorsqu’une peste et une mortalité survinrent, Cronos offrit en holocauste à son père Ouranos son fils unique, et se circoncit lui-même, contraignant ses alliés à en faire autant. Peu après, un autre de ses fils, né de Rhéa et nommé Muth, étant mort, il le divinisa ; les Phéniciens l’appellent Thanatos et Pluton. Après cela, Cronos donna la cité de Byblos à la déesse Baaltis, appelée aussi Dioné, et Bérytus à Poséidon, aux Cabyres, Agrotae et Halieis, qui consacrèrent aussi à Béryte les restes de Pontus.
Mais avant cela, le dieu Tauthus imita les traits des dieux ses compagnons — Cronos, Dagon et les autres — et donna forme aux caractères sacrés des lettres. Il conçut aussi, pour Cronos, comme insignes de royauté, quatre yeux, deux devant et deux derrière, mais deux d’entre eux doucement clos ; et sur ses épaules quatre ailes, deux déployées pour voler, deux repliées.
Et le symbole signifiait que Cronos pouvait voir pendant son sommeil, et dormir tout en étant éveillé ; et de même, pour ce qui concerne les ailes, qu’il volait tout en demeurant au repos, et qu’il se reposait tout en volant. Mais à chacun des autres dieux, il donna deux ailes sur les épaules, pour signifier qu’ils accompagnaient Cronos dans son vol. Et à Cronos lui-même encore, il donna deux ailes sur la tête : l’une représentant l’esprit souverain, et l’autre la sensation.
Et lorsque Cronos arriva dans les régions du Midi, il donna toute l’Égypte au dieu Tauthus, afin qu’elle fût sa demeure royale. Et ces choses, dit-il, furent consignées les premières par les sept fils de Suduc, les Cabires, et par leur huitième frère Asclépios, selon l’ordre du dieu Tauthus.
Toutes ces histoires, Thabion — qui fut le tout premier hiérophante des Phéniciens depuis les origines — les interpréta allégoriquement, les mêlant aux phénomènes physiques et cosmiques, puis les transmit aux prophètes qui célébraient les orgies et instituaient les mystères. Et ceux-ci, désireux d’accroître leurs vaines prétentions par tous les moyens, les transmirent à leurs successeurs et à leurs visiteurs étrangers. L’un d’eux fut Eisirius, l’inventeur des trois lettres, frère de Chna, le premier à avoir changé son nom en Phénix.
Puis, plus loin, il ajoute :
Mais les Grecs, surpassant tous les autres par le génie, s’approprièrent la plupart des récits les plus anciens, puis les parèrent de multiples ornements de style tragique, les embellissant de toutes manières dans le but de charmer par d’agréables fables. C’est ainsi qu’Hésiode et les célèbres poètes cycliques composèrent leurs propres théogonies, les guerres des Géants et des Titans, et les récits de mutilations ; et, grâce à ces fables qu’ils répandaient en voyageant, ils triomphèrent de la vérité et la chassèrent.
Mais nos oreilles, nourries depuis l’enfance par ces fictions et depuis tant de siècles prévenues en leur faveur, gardent précieusement la mythologie qu’elles ont reçue ; et cette mythologie, fortifiée par le temps, s’est rendue si difficile à déraciner, que la vérité passe désormais pour folie, et le faux récit pour vérité.
Que ces extraits suffisent donc comme citations tirées des écrits de Sanchoniathon, traduits par Philon de Byblos, et reconnus comme authentiques par le témoignage du philosophe Porphyre.
Source : Eusèbe de Césarée - La préparation évangélique, livre I


