Zaleucos de Locres – La Justice

Rien ne fait voir plus d’énergie que ces autres exemples de justice que je vais raconter. Zaleucos avait donné à la ville de Locres les lois les plus salutaires et les plus utiles. Son fils, condamné pour adultère, devait, en vertu des lois dont il était lui-même l’auteur, être privé des deux yeux. Comme le peuple entier, en considération de son père, voulait exempter le jeune homme des rigueurs de la loi, Zaleucos résista quelque temps. A la fin, cédant aux prières du peuple, il se creva d’abord un œil à lui-même, en creva ensuite un à son fils et laissa ainsi à l’un et à l’autre l’usage de la vue. De cette manière il satisfit à la loi sur la mesure du châtiment qu’elle imposait, en donnant, par une combinaison d’une admirable équité, une part de lui-même à la pitié paternelle, l’autre à la justice du législateur.


On croit généralement que les Locriens ont été les premiers à posséder des lois écrites. Ils goûtaient depuis longtemps déjà les fruits d’une législation excellente, quand Denys, chassé de Syracuse, vint leur faire connaître par ses excès et ses violences le régime le plus contraire aux lois : il se glissait, par exemple, dans la chambre préparée pour l’hymen et jouissait de l’épouse avant l’époux, ou bien il se faisait amener les plus belles filles de la ville, et, sous les yeux de ses convives, les forçait à courir toutes nues, quelques-unes même chaussées de sandales d’inégale hauteur (d’une sandale très élevée et d’une autre très basse pour que le spectacle fût plus obscène apparemment), à courir, dis-je, en cet état, autour de la salle du banquet après une volée de colombes dont on avait eu soin précédemment de rogner les ailes. Le tyran, du reste, expia chèrement sa conduite, quand plus tard il voulut repasser en Sicile pour essayer de reprendre possession de son trône, car les Locriens, s’étant débarrassés aussitôt de la garnison qu’il leur avait laissée, se déclarèrent indépendants et firent main-basse sur sa femme et sur ses enfants, sinon sur tous, au moins sur ses deux filles et sur son fils cadet, jeune garçon déjà entré dans l’adolescence. Quant au fils aîné, Apollocratès, il avait accompagné son père dans cette expédition qui devait lui rouvrir les portes de Syracuse. Denys eut beau supplier lui-même les Locriens de mettre leurs prisonniers en liberté à telles conditions qu’il leur plairait fixer, les Tarentins eurent beau intercéder en sa faveur, les Locriens ne se laissèrent point fléchir et aimèrent mieux supporter les horreurs d’un siège et la dévastation de leurs campagnes. Puis, reversant toute leur colère sur les filles du tyran, ils les condamnèrent à la prostitution, les firent ensuite étrangler par la main du bourreau, et exigèrent, qui plus est, que leurs corps fussent brûlés, leurs os broyés et leurs cendres jetées à la mer.

Éphore a parlé des lois de Zaleucos, de ces lois écrites pour les Locriens, et dont les éléments avaient été puisés dans les coutumes crétoises, lacédémoniennes et aréopagitiques. Suivant lui, la principale innovation introduite par Zaleucos consistait en ce qu’à la différence des anciens, qui avaient toujours laissé aux juges le soin de fixer une peine pour chaque délit particulier, il avait, lui, inscrit et déterminé la peine dans ses lois, persuadé apparemment que pour un même délit les sentences des juges ne sont pas toujours identiques, tandis que la peine doit être invariablement la même. Éphore loue aussi Zaleucos d’avoir simplifié les formalités relatives aux contrats. Il ajoute que les Thuriens, en voulant pousser la précision et l’exactitude plus loin encore que les Locriens, donnèrent à leurs lois plus de relief peut-être, mais assurément moins de vertu, le mérite des lois consistant non pas à prévenir toutes les subtilités de la chicane, mais à maintenir avec fermeté un petit nombre de principes simples et généraux : ce qui revient à cette pensée de Platon, que la multiplicité des lois implique l’abondance des procès et le règne des mauvaises mœurs, tout comme le grand nombre des médecins suppose le grand nombre des maladies.


Deux jeunes gens avaient ensemble un procès au sujet d’un esclave. L’un d’eux l’avait gardé longtemps chez lui ; l’autre, deux jours avant le procès, était venu dans une campagne l’enlever en l’absence du maître, et l’avait emmené de force dans sa maison. Le maître, averti de la chose, court à cette maison, se saisit de l’esclave, le conduit devant les magistrats, et dit qu’il en devait être le maître en donnant une caution, puisque la loi de Zaleucos portait que la chose contestée demeurerait en la possession de celui à qui on l’avait prise jusqu’à ce que le procès fût terminé. L’autre soutient par la même loi que l’esclave devait lui rester, puisqu’il en était possesseur au temps que l’on était venu le prendre, et que cet esclave avait été pris chez lui pour être conduit devant les juges. Ceux-ci ne sachant que décider mènent l’esclave au cosmopole et lui racontent le fait. Ce premier magistrat expliqua la loi eu disant que quand Zaleucos avait statué que « la chose contestée demeurerait en la possession de celui à qui on l’avait prise, » il avait entendu cela du dernier possesseur et d’une possession qui pendant un certain temps n’aurait pas été contestée ; mais que si quelqu’un ayant emporté de force une chose chez lui, le premier maître intentait action pour la ravoir, cette action était juste. Le jeune homme fut choqué de ce jugement, et nia que ce fût l’esprit du législateur. Alors le cosmopole demanda s’il y avait quelqu’un dans la compagnie qui voulût disputer sur l’intention de la loi selon la formule prescrite par Zaleucos. Cette formule était que les deux disputants parlassent la corde au cou, en présence de mille personnes, à cette condition, que celui des deux qui détournerait à un mauvais sens l’intention du législateur, serait étranglé devant toute l’assemblée. Le jeune homme répondit que la condition n’était pas égale ; que le cosmopole, ayant près de quatre-vingt-dix ans, n’avait plus que deux ou trois ans à vivre, au lieu que lui, selon toutes les apparences, avait encore à vivre beaucoup plus qu’il n’avait vécu. Ce bon mot tourna l’affaire en plaisanterie, et les juges décidèrent suivant l’avis du cosmopole.


Zaleucos était originaire de Locres en Italie, homme noble, de mœurs admirables et disciple du philosophe Pythagore. Ayant acquis une grande estime dans sa patrie, on le choisit pour législateur ; et il plaça à tête de ses lois ce qui concernait le culte des dieux. Dès le préambule il déclare que tous ceux qui habiteront la ville doivent, avant toute chose, être persuadés qu’il y a des dieux ; et s’ils élèvent leurs regards et leurs pensées vers le ciel, ils seront convaincus que la disposition des corps célestes et l’ordre qui règne dans toute la nature, ne sont point un ouvrage des hommes ni du hasard, qu’ainsi ils doivent adorer les dieux comme les auteurs de tout ce que la vie nous présente de bon et de beau. Il veut de plus que l’on tienne son âme exempte de tout vice, parce que les dieux n’acceptent ni les sacrifices ni les offrandes des méchants, et qu’ils ne se plaisent qu’aux actions justes et bienfaisantes des hommes vertueux. Ayant ainsi porté dès le commencement de ses lois ses concitoyens à la piété et à la sagesse, il ordonne sur toutes choses qu’il n’y ait jamais parmi eux d’inimitié irréconciliable ; mais qu’au contraire les animosités qui peuvent survenir entre eux ne soient qu’un passage à une réconciliation sure et sincère : et il veut que celui qui ne se prêtera pas à ces sentiments soit regardé comme un sauvage au milieu d’une ville policée. Les chefs de la République, selon lui, ne doivent point gouverner avec hauteur et avec orgueil ; et les magistrats ne doivent être guidés dans leurs jugements ni par la haine ni par l’amitié.

Le seul énoncé de plusieurs de ses lois marque beaucoup de prévoyance et de sagesse : car au lieu que les autres législateurs ont attaché des amendes pécuniaires aux prévarications où les femmes peuvent tomber, celui-ci les tient dans la règle par l’intérêt de leur honneur. Il ordonne, par exemple, qu’aucune femme libre ne se fasse accompagner par plus d’une suivante, à moins qu’elle ne se soit enivrée : qu’elle ne sorte de la ville pendant la nuit, que pour un rendez-vous de galanterie : que le courtisanes seules aient droit de porter des ornements d’or ou des habits brodés : de même qu’aucun homme ne porte une bague d’or ou une étoffe de millet, s’il n’est actuellement dans un commerce impudique. C’est ainsi que par des exceptions honteuses il détournait efficacement les citoyens des choses qu’il semblait permettre : il n’y avait personne qui voulût s’exposer a la risée publique, en usant d’un privilège qui n’était attaché qu’à des professions ou à des pratiques diffamantes. On a de lui plusieurs règlements très sensés sur les affaires de commerce et sur toutes les matières susceptibles de difficultés et de contestations; mais le détail en serait trop long et deviendrait étranger à notre histoire, dont il faut reprendre le fil.