Sophocle – De sa philosophie morale

La religion et la morale tiennent l’une à l’autre par des liens si étroits que le détail où je suis entré touchant la piété de Sophocle pourrait me dispenser à la rigueur de rechercher quelles étaient ses opinions en morale. Il est impossible que l’ami des Dieux n’ait pas été un homme de bien ; que celui qui comprenait si dignement la nature de nos devoirs envers lé Ciel ne se soit pas fait, par cela seul, une juste idée de l’étendue de nos obligations envers nos semblables et envers nous-mêmes. Mais au risque de paraître long, je ne puis résister au plaisir de montrer par quelle perfection de sagesse Sophocle s’était élevé jusqu’à la connaissance anticipée des lois pures que le Christianisme devait promulguer quatre cent cinquante ans plus tard.

Il y a, je ne crains pas de l’affirmer, il y a un pressentiment du Christianisme dans la morale de Sophocle. Jamais la sagesse antique n’a jeté un plus ferme, un plus sublime regard sur l’homme et sur la vie. Platon et Xénophon n’ont rien qui l’emporte sur cette beauté de doctrine, j’ai presque dit qui en approche. Le fond de la philosophie morale de Sophocle, c’est l’humble reconnaissance de notre faiblesse, de notre néant. Des citations vont confirmer ce que j’avance.

Je prends Ajax, et je m’arrête devant la noble scène entre Minerve et Ulysse, qui se termine ainsi :

ULYSSE

Je sens mon cœur ému d’une grande pitié,
En voyant de quels maux il se trouve lié.
Ce que je plains en lui, c’est le destin des hommes,
C’est ma propre misère… Ah ! qu’est-ce que nous sommes,
Tandis que l’on nous compte au nombre des vivants ?
Un rêve, une ombre vaine et le jouet des vents.

MINERVE

Instruit par son exemple, Ulysse, fais en sorte
Que jamais de ta bouche un mot d’orgueil ne sorte :
Que d’un faste insolent ton cœur ne s’enfle pas,
Soit que l’on porte au ciel la force de ton bras,
Ou les riches produits de tes vastes domaines.
Aussi bien, rien n’est sûr dans les choses humaines :
Un seul jour les élève et les brise : et les Dieux,
Comme ils aiment le sage, abhorrent l’orgueilleux.

Et ces pensées, si empreintes d’humilité se retrouvent fréquemment dans Sophocle. Il n’y a pas une seule de ses pièces où l’on ne puisse les noter. Je choisis :

Dans Œdipe à Colone, Thésée parle ainsi au malheureux exilé qui implore sa protection :

Comme toi j’ai langui sur la terre étrangère;
Plus qu’un autre, jadis, sur le sol étranger
Thésée a vu sa tête exposée au danger.
Aussi jamais banni, comme tu l’es, mon père,
Ne trouvera Thésée hostile à sa prière :
Je sais que je suis homme, et faible, et que demain
N’est pas plus dans ma main, vieillard, que dans ta main.

Je lis dans les Fragments :

L’homme est un souffle vain, une ombre, et rien de plus.

Ailleurs :

Si nos jours sont bornés, que bornés soient nos vœux.
Mortels, sachons, sur toute chose,
Que l’avenir est lettre close,
Et que seul Jupiter dispose
De ce que verront nos neveux.

Je pourrais multiplier les citations et montrer ce sentiment d’humilité se produisant partout, sous toutes les formes. Mais j’aime mieux signaler dans Sophocle la marque d’un autre sentiment plus rare encore chez les païens, (dirai-je plus humain ou plus divin ?) la trace manifeste d’une vertu vraiment chrétienne, de la charité.

Entendez Tecmesse gémissant sur le sort d’Ajax :

Qui donc accepterait le bonheur pour soi-même,
A la condition d’attrister ceux qu’on aime?
Le choix est-il possible ? et ne vaut-il pas mieux
Partager leur souffrance et pleurer avec eux ?

Entendez Antigone pleurant sa virginité et pardonnant à son bourreau :

Ah! si de tels forfaits sont approuvés des Dieux,
Je dois me résigner… j’aurai péché contre eux.
Si je suis innocente, ah! puisse le coupable
Subir un sort moins dur que le sort qui m’accable !!!

Dans les fragments d’Acrisius, je rencontre ces deux vers délicieux :

Les morts! c’est un devoir que de les secourir :
Ah ! prenons soin des morts, puisqu’il nous faut mourir.

Dira-t-on que ce sont là d’heureux hasards, des bonnes fortunes de style ? Admettra-t-on que la rhétorique seule fournissait à Sophocle ces attendrissantes idées, cette morale sublime? Je ne puis croire qu’on ose avancer sérieusement un pareil paradoxe. Ma thèse, à moi, est bien autrement soutenable. Je prétends tirer de ces citations la preuve que Sophocle avait dans le cœur les sentiments qu’il attribue à ses personnages ; que, pour revenir comme il le fait sur ces belles maximes, il fallait que le poète en fût bien profondément pénétré. Je ne veux pas séparer l’homme de l’écrivain. Je dis avec Pascal : « On s’attendait de voir un auteur, et on trouve un homme. » Je me représente Sophocle pratiquant dans sa vie les maximes qu’il professait dans ses drames, et non moins jaloux de bien faire que de bien dire.

Rien de plus philosophique que les idées de Sophocle sur la liberté morale. A ceux qui s’attachent à la doctrine impie du Fatalisme, j’oppose avec bonheur la noble théorie d’un païen. Philoctète, s’enfermant dans l’inflexibilité de sa haine, repousse toute pensée d’accommodement et d’oubli. Néoptolème lui adresse ces paroles :

Dans les calamités que le ciel nous envoie,
Nous devons nous soumettre et ne point murmurer :
Car lorsque avec le sort nous semblons conspirer,
De nos propres douleurs artisans volontaires,
Nous ne méritons pas qu’on plaigne nos misères.

Cette pensée se retrouve dans Œclipe-roi :

Des actes monstrueux, nés de la volonté,
Vont bientôt apparaître au jour épouvanté…
Or, parmi les fléaux qui désolent la terre,
De tous le plus hideux, c’est le mal volontaire.

Je n’en finirais pas si je passais en revue tout ce que Sophocle a dit d’excellent sur le pardon des injures, sur les devoirs de l’amitié, sur la piété filiale, sur les pures et saintes affections de la famille. Il devait être un bon ami, celui qui s’exprime ainsi par la bouche de Philoctète :

N’est-ce pas le premier, le seul bien de la vie,
Que cet échange heureux de loyale amitié
Qui fait que par un autre un service est payé ?

et qui fait dire à Créon traité injurieusement par Œdipe :

… chasser un ami digne de son estime,
C’est se priver d’un bien entre tous précieux,
D’un trésor comparable à la clarté des cieux !

Quel dévouement ne professait-il pas pour ceux qu’il aimait, l’homme qui pleurait la mort d’un rival dont il avait eu à se plaindre, d’un ennemi assez mal réconcilié. « A la nouvelle de la mort d’Euripide, le vieux Sophocle, qui n’avait jamais eu aucune haine contre son rival, unit ses regrets à ceux des Athéniens. Il se disposait, pour la dernière fois, à lutter au concours des tragédies nouvelles, et faisait répéter l’Œdipe à Colone. Le jour de la représentation, il exigea que ses acteurs parussent sans couronne sur la tête, en signe de deuil et pour faire hommage au grand poète qui n’était plus. »

Il devait être un bon père, l’homme qui prête ce langage à Ajax embrassant pour la dernière fois son Eurysacès :

Enfant, sois plus heureux que ton père… D’ailleurs,
Ressemble-lui ! sois fier : les fiers sont les meilleurs.
Jusque-là, cher petit, aux zéphirs caressants
Livre ton âme pure, ouvre tes jeunes sens !
Qu’en te voyant grandir ta mère soit charmée,…

l’homme qui trouvé dans son cœur des expressions comme celles-ci :

Il n’avait pas connu la douceur d’être père.

l’homme qui fait sortir de l’âme criminelle de Clytemnestre ce cri sublime :

Étrange sentiment que l’amour d’une mère !
Que des enfants ingrats aient osé vous trahir,
Vous êtes mère encore et ne pouvez haïr !