C’était une rage, à cette époque, de ressusciter l’antiquité, et de tuer, à coups de grec et de latin, la nationalité italienne, déjà près de s’éteindre. La villa Careggi était transformée en académie ; Ange Politien, Pic de la Mirandole, Marsilio Ficino, élégants esprits, charmants poètes, merveilleux polyglottes, entouraient le prince, et traitaient les affaires de État en stances parfumées et en petits vers anacréontiques dignes d’Horace et de Catulle. On faisait la cour aux femmes dans la langue de Platon ; on discutait les dogmes d’après Aristote ; on conspirait sur le plan de Salluste ; on montait sur l’échafaud entre deux hémistiches. Laurent le Magnifique, adoré des artistes, exécré par les patriotes, endormait sa patrie aux accords de sa lyre, et, nouveau Néron, à la cruauté près, étouffait les derniers élans d’un cœur généreux sous une pluie de fleurs. À la religion du Christ avait déjà succédé le paganisme, et la liberté allait bientôt expirer sur le bûcher de Savonarole.
Dante et Michel-Ange sont les deux hommes qui ont résumé la nationalité italienne. L’un a chanté sur son berceau, l’autre a pleuré sur son agonie. Mais ne devançons pas les événements, et tâchons de bien connaître l’enfant avant de juger l’homme. Je disais donc que l’apprenti de Ghirlandajo entra dans les jardins de Médicis. Il y trouva quelques-uns de ses amis les tailleurs de pierre qui l’avaient bercé à Settignano. On l’accueillit, on le fêta, comme bien vous pouvez le croire ; on lui montra les plus beaux trésors du musée improvisé. Michel-Ange contemplait avidement tous ces chefs-d’œuvre mutilés par le temps, et remis sur l’autel par la vénération de ses contemporains. La beauté antique le frappait sans l’enivrer. À son admiration d’artiste se mêlait malgré lui une secrète amertume, une jalousie instinctive, un violent désir, non pas d’imiter, mais de dépasser les anciens. Du fond de son âme, il sentait monter à sa tête les vapeurs d’un orgueil infini, un secret désespoir d’avoir été devancé par des hommes plus heureux, qui, pour être immortels, n’avaient eu qu’à copier la nature ! tandis que lui, venu trop tard, comment s’y prendrait-il pour faire mieux ? Ces pensées durent aigrir son caractère, porté naturellement à la méditation et à l’isolement. À l’âge où les autres enfants s’épanouissent à la joie et au bonheur, il était déjà caustique et sauvage. Qu’aurait-il dit, grand Dieu ! si, au moment où il se promenait dans les jardins de Saint-Marc, il eût pu savoir que, quatre ou cinq années auparavant, dans la petite ville d’Urbin, était né un artiste, l’incarnation la plus complète et la plus pure de ce beau idéal qu’il enviait chez les anciens, et que le monde adorerait cet artiste sous le nom de Raphaël ?
Les ouvriers de Laurent le Magnifique ne pouvant deviner les idées qui se pressaient en foule dans l’esprit du jeune homme, et connaissant ses goûts pour les pierres, lui offrirent un morceau de marbre. On le laissa maître d’en faire ce qu’il voudrait, et de revenir aux jardins autant de fois qu’il lui ferait plaisir. Michel-Ange, pour toute réponse, se saisit d’un ciseau, se débarrassa de sa veste, et se mit à ébaucher à grands coups de marteau une tête de faune.
La boutique de Ghirlandajo fut désertée à son tour, comme l’avait été l’école de messer Francesco, et cela au grand déplaisir du maître, qui perdait dans son apprenti un puissant auxiliaire, et à la grande satisfaction des élèves, qui voyaient s’éloigner un rival détesté.
Un jour, comme il achevait la tête de son vieux faune, un homme d’une quarantaine d’années, d’une figure assez laide, et d’une mise très négligée, s’arrêta devant lui, et le regarda faire en silence. Michel-Ange travaillait avec ardeur, sans prendre garde à l’inconnu, et se souciant aussi peu de lui que de la poussière de marbre qui tombait sous son ciseau.
Quand il eut donné le dernier coup à son œuvre, l’enfant se recula un peu, comme font les artistes, pour mieux juger de l’effet de sa tête, et en parut fort satisfait. C’est là probablement que l’attendait le témoin muet de cette scène.
Celui-ci s’avança lentement, et, posant la main sur l’épaule du jeune sculpteur :
– Mon ami, lui dit-il avec un léger sourire, si vous voulez bien le permettre, j’aurai une observation à vous faire.
Michel-Ange se tourna vivement vers lui, avec cet air goguenard et insolent que prendrait un rapin de nos jours vis-à-vis d’un bourgeois.
– Une observation ? Vous ?…
Ces trois mots furent prononcés avec une grande lenteur.
– Une critique, si vous l’aimez mieux.
– Sur la tête de mon faune ?
– Sur la tête de votre faune.
– Et qui êtes-vous, monsieur, pour vous croire le droit de critiquer mon travail ?
– Peu vous importe qui je suis, pourvu que ma critique soit juste.
– Et qui décidera, monsieur, entre vous et moi, lequel de nous deux a raison ?
– Je vous en laisse juge vous-même.
– Voyons, monsieur, parlez ! s’écria Michel-Ange en se croisant les bras d’un air de défi.
– N’avez-vous pas voulu faire un vieux faune qui rit aux éclats ?
– Sans doute ; c’est bien facile à comprendre.
– Eh bien, ajouta le critique en riant, où avez-vous vu des vieillards qui aient toutes les dents à leur bouche ?
L’enfant rougit jusqu’au blanc des yeux et se mordit la lèvre. La remarque était juste. Il attendit que le bourgeois eût tourné le dos, et, d’un seul coup de ciseau, il enleva deux dents à son faune. Pour rendre l’illusion plus complète, il songea même à creuser la gencive ; mais, comme il n’avait pas d’instrument pour percer le marbre, il remit le reste de la besogne au lendemain.
Dès que le jardin fut ouvert, Michel-Ange était à son poste ; mais le faune avait disparu. À la place où il avait laissé son marbre, il retrouva le bourgeois de la veille.
– Où est donc ma tête ? demanda le jeune sculpteur d’un air courroucé.
– On l’a enlevée par mes ordres, répondit l’inconnu avec son flegme ordinaire.
– Et qui êtes-vous, monsieur, pour donner des ordres dans les jardins de Laurent le Magnifique ?
– Suivez-moi, et vous le saurez.
– Je vous suivrai pour vous forcer à me rendre mon faune.
– Peut-être serez-vous content de le laisser où il est.
– Nous verrons !
– Nous verrons.
L’inconnu prit le chemin du palais, toujours avec le même calme, et se disposait à franchir l’escalier, lorsque l’enfant, l’arrêtant par le bras, lui dit, d’un air moitié timide, moitié colère :
– Où allez-vous donc, monsieur ? Croyez-vous qu’on pénètre dans les appartements du prince ? Dans ses jardins, passe encore, puisqu’il veut bien le permettre. Nous allons nous faire jeter à la porte.
L’inconnu traversa l’antichambre. Les serviteurs se levèrent sur son passage, les gardes le saluèrent avec respect.
Michel-Ange le suivait, de plus en plus inquiet.
– Serait-il un employé du palais ? se dit-il, un peu troublé de son aventure. En ce cas, j’ai eu tort de lui parler si durement. Bah ! après tout, mon faune m’appartient, et il devra bien me le rendre. Mon œuvre est à moi. S’il y tient absolument, je lui payerai le marbre.
L’inconnu traversa les galeries et les salons, sans que personne songeât à lui défendre l’entrée.
– Diable ! fit Michel-Ange, serait-ce le secrétaire lui-même que j’ai traité de la sorte ? Je viens de faire là une belle équipée.
L’inconnu, sans se détourner, poussa la porte d’un cabinet royalement meublé et enrichi d’objets d’art de la plus grande valeur.
L’enfant s’arrêta sur le seuil, interdit et tremblant : son assurance venait de le quitter tout à coup ; il se crut sérieusement perdu ; il venait d’offenser un personnage assez puissant pour entrer chez Laurent de Médicis sans se faire annoncer. Comme il essayait de balbutier une excuse, il leva les yeux, et vit son vieux faune posé sur une riche console.
– Tu vois bien, mon ami, lui dit l’inconnu toujours avec son ton de bonté et de douceur, que, si j’ai fait enlever ton faune du jardin, c’était pour le placer dans un endroit plus convenable.
– Mais, mon Dieu ! s’écria le jeune artiste pris d’une nouvelle inquiétude, que dira le prince en voyant cette pauvre ébauche au milieu de tant d’ouvrages précieux ?
– Le prince te tend la main, mon ami ; viens la serrer.
Tout autre serait tombé à genoux. Michel-Ange, ému jusqu’aux larmes, baissa la tête et serra cordialement la main que Laurent le Magnifique venait de lui tendre.
– Désormais, te voilà de la maison, mon ami ; tu travailleras chez moi ; tu dîneras à ma table ; je ne ferai aucune différence entre toi et mes enfants. Va, passe dans ma garde-robe, et fais-toi donner un beau manteau violet, tout à fait pareil à ceux que portent, les jours de fête, Pierre et Jean de Médicis.
– Monseigneur, répondit l’enfant attendri, avant de profiter de vos dons, permettez-moi de courir chez mon père ; je veux qu’il soit de moitié dans mon bonheur. Il m’a chassé de sa maison en enfant paresseux et indigne, je veux y retourner en homme obéissant et soumis. Je connais mon père ; il est inflexible mais juste, et il comprendra, d’après ce qui m’arrive, que, loin de me repentir, j’ai le droit de m’enorgueillir de ma faute. À dater de ce jour, je puis me présenter partout, même chez moi ; car Laurent de Médicis, le premier homme de son siècle, m’a sacré artiste.
– C’est bien, mon enfant ; tu peux retourner chez ton père et lui annoncer que ma protection s’étendra également sur toute sa famille. Dès aujourd’hui, je lui permets de se présenter au palais pour me demander l’emploi qui lui conviendra le mieux dans Florence.
Pierre de Médicis, l’héritier, le successeur de Laurent, débuta par jeter dans un puits le médecin de son père. Cela promettait peu pour ceux qui resteraient au service du nouveau prince.
Cependant Michel-Ange fut appelé un matin à la cour. Il neigeait fort ce jour-là, et le frère de Léon X s’était éveillé avec de grands projets. On n’est pas Médicis pour rien.
– Maître, dit-il au jeune sculpteur, je veux que tu me fasses une figure colossale, un géant, qui s’élève tout à coup, comme par enchantement, dans une cour, et dépasse de toute la hauteur de sa tête les créneaux de mon palais. Puisque mon père t’avait choisi pour son sculpteur ordinaire, ton génie ne doit pas être au-dessous de cette tâche. Va, et mets-toi au travail.
– Mais en quelle matière voulez-vous cette statue ?
– La matière ? répondit Pierre en riant. Tu en trouveras dans la cour tant que tu voudras. Il doit y avoir au moins trois pieds de neige.
– C’est juste, dit Michel-Ange avec amertume, je suis à vos gages, comme j’étais aux gages de votre père ; seulement, lorsqu’il commandait des statues, il préférait le marbre à la neige. Chacun ses goûts, monseigneur !
Puis il ajouta tout bas en s’éloignant :
– À tel prince tel monument. Va, pauvre esprit, lâche cœur, ta grandeur ne durera guère plus longtemps que ta statue.
Il n’en remplit pas moins les ordres du prince avec une scrupuleuse exactitude ; et, son colosse achevé, avant qu’un rayon du soleil vînt le fondre, il se retira dans une cellule de San-Spirito, où il passait les nuits et les jours, sombre, triste, isolé, pleurant son bienfaiteur et méditant sur les destinées de sa pauvre patrie.
Cet immense et unique tableau, où la figure humaine est représentée dans toutes les attitudes possibles, où tous les sentiments, toutes les passions, tous les reflets de la pensée, tous les élans de l’âme sont rendus avec une perfection inimitable, n’a jamais eu jusqu’ici, n’aura jamais de pendant dans le domaine de l’art.
Cette fois, le génie de Michel-Ange s’attaquait tout bonnement à l’infini. Le sujet de cette vaste composition, la manière dont elle est conçue et exécutée, la variété admirable et la savante disposition des groupes, la hardiesse inimaginable et la fermeté des contours, le contraste de la lumière et des ombres, les difficultés, je dirais presque les impossibilités vaincues, comme en se jouant, et avec un bonheur qui tient du prodige, l’unité de l’ensemble, la perfection des détails font du Jugement dernier l’œuvre la plus complète, le plus grand tableau qui existe. Cela est large et grandiose comme effet, et pourtant chaque partie de cette prodigieuse peinture gagne infiniment à être vue et étudiée de près ; et nous ne connaissons pas de tableau de chevalet travaillé avec une telle patience et fini avec un tel amour.
Le peintre ne pouvait choisir qu’une scène, quelques groupes isolés, dans ce drame épouvantable qui se jouera le dernier jour dans la vallée de Josaphat, où toutes les générations seront entassées. Et cependant admirez la toute-puissance du génie ! Rien qu’avec un seul épisode, dans un espace borné, et par la seule expression du corps humain, l’artiste a su vous frapper d’étonnement et de terreur, et vous faire assister réellement à la suprême catastrophe.
Au bas du tableau, à peu près vers le milieu, on aperçoit la barque infernale, souvenir fantasque, emprunté à la tradition païenne, d’après laquelle le poète d’abord, et le peintre ensuite, se sont plus à revêtir un maudit de la figure et de l’emploi de Caron.
« Caron, le diable aux yeux de braise, rassemble d’un geste toutes ces âmes et frappe de son aviron celles qui s’arrêtent. »
Il est impossible de se faire une idée de la science incroyable déployée par Michel-Ange dans toutes les contorsions de ces damnés, entassés les uns sur les autres dans la barque fatale. Tout ce que la douleur, le désespoir, la rage, peuvent produire sur les muscles humains de contractions violentes, de tortures visibles, de crispations affreuses, est rendu dans ce groupe avec une évidence à donner le frisson aux plus insensibles. À gauche de cette barque, on voit l’ouverture béante d’une caverne ; c’est l’entrée du Purgatoire, où quelques démons se désespèrent de n’avoir plus d’âmes à tourmenter.
Ce premier groupe qui s’offre naturellement à l’attention du spectateur est celui des morts, que l’éclat de la trompette éternelle a réveillés dans leurs tombeaux. Les uns secouent leur linceul, d’autres entr’ouvrent avec peine leur paupière appesantie par un si long sommeil. Il y a vers l’angle du tableau un moine qui montre de sa main gauche le divin juge ; ce moine est le portrait de Michel-Ange. Le second groupe est formé par les ressuscités qui montent d’eux-mêmes au jugement. Ces figures, dont plusieurs sont sublimes d’expression, s’élèvent plus ou moins légères vers l’espace, suivant le fardeau des péchés dont elles vont rendre compte.
Le troisième groupe, toujours en montant à la droite du Christ, est celui des bienheureuses. Il y a parmi toutes ces saintes, dont les unes montrent l’instrument de leur supplice, les autres les stigmates de leur martyre, une tête admirable de beauté et de tendresse : c’est une mère qui protège sa fille, en tournant vers le Christ des yeux remplis de foi et d’espoir.
Au-dessus de la foule des saintes, on voit un quatrième groupe d’esprits angéliques, les uns portant la croix, les autres la couronne d’épines, instruments et attributs de la passion du Sauveur.
Le cinquième groupe, parallèle au quatrième que nous venons d’indiquer, est aussi composé d’anges ; tels nous les révèle du moins l’éclat de leur jeunesse et la légèreté aérienne de leurs mouvements ; et ceux-là aussi portent, comme en triomphe, d’autres emblèmes de l’expiation divine, la colonne, l’échelle, l’éponge.
Au-dessus de ces anges, et sur le même plan qu’occupent les saintes, à la gauche du Christ, est le chœur des justes ; les patriarches, les prophètes, les apôtres, les martyrs, les saints personnages forment le sixième groupe.
Le septième est le plus horrible, et celui dans lequel l’art de Michel-Ange se montre dans toute son effrayante grandeur : ce sont les proscrits foudroyés par l’arrêt et entraînés au supplice par les anges rebelles. Le spectateur le plus froid ne saurait résister à un tel spectacle. On se croit dans l’enfer ; on entend les cris de douleur et les grincements de dents des misérables, qui, suivant la terrible expression dantesque, désirent en vain une seconde mort.
Les huitième, neuvième et dixième groupes, qui occupent le bas de la composition, sont formés, comme nous l’avons dit, par la barque de Caron, par la grotte du Purgatoire, et les anges du jugement, au nombre de huit, soufflant de toutes leurs forces dans leur trompette d’airain pour convoquer les morts des quatre points de la terre.
Enfin, dans un onzième groupe, au centre à peu près de la partie supérieure du tableau, au milieu des deux foules de bienheureux, assis sur les nuages, le souverain juge, d’un mouvement terrible, lance la malédiction sur les réprouvés : Ite maledicti in ignem œternum. La Vierge détourne la tête, et frissonne. À la droite du Christ est Adam, à sa gauche est saint Pierre. C’est la même place que leur avait assignée Dante dans son Paradis.
Cette œuvre immense fut découverte au public le jour de Noël 1541. Elle avait coûté huit années de travail. Michel-Ange avait alors soixante-sept ans.
Plusieurs anecdotes relatives à ce grand tableau sont parvenues jusqu’à nous.
On raconte que le pape, scandalisé de la nudité de certaines figures, nudité que fut chargé d’habiller dans la suite Daniel de Volterre, fit dire à Michel-Ange qu’il eût à les couvrir.
Michel-Ange répondit avec sa brusquerie ordinaire :
– Vous direz au pape qu’il s’occupe un peu moins de corriger mes peintures, ce qui est très aisé, et qu’il s’occupe un peu plus de réformer les hommes, ce qui est très difficile.
On dit que maître Biaggio, maître de cérémonies de Paul III, ayant accompagné le pape dans une visite que Sa Sainteté voulut faire à la fresque de Michel-Ange, lorsqu’elle n’était qu’à moitié terminée, se permit de dire aussi son opinion sur le tableau du Jugement.
– Saint-Père, dit le bon messer Biaggio, si je dois exprimer mon avis, ce tableau me paraît plus propre à figurer dans une taverne que dans la chapelle d’un pape.
Malheureusement pour le maître de cérémonies, Michel-Ange se trouva derrière lui et ne perdit pas un mot du compliment de messer Biaggio. À peine le pape fut-il sorti, que l’artiste irrité, voulant faire un exemple qui dégoûtât à jamais les critiques, plaça bien et dûment dans son enfer le brave messer Biaggio, sous le déguisement peu flatteur de Minos. C’était toujours le procédé de Dante, lorsqu’il avait à se venger de quelqu’un de ses ennemis.
Je vous laisse à penser les lamentations et les plaintes du pauvre maître de cérémonies, lorsqu’il se vit damné de la sorte. Il se jeta aux pieds du pape, déclarant qu’il ne se relèverait pas, que Sa Sainteté ne l’eût fait tirer de l’enfer : c’était le plus pressant. Quant à la punition que méritait le peintre pour cet affreux sacrilège, messer Biaggio s’en remettait entièrement à la haute impartialité du saint-père.
– Messer Biaggio, répondit Paul III avec tout le sérieux qu’il put garder, vous savez que j’ai reçu de Dieu un pouvoir absolu dans le ciel et sur la terre, mais je ne puis rien en enfer ; ainsi restez-y.
Malgré tant de gloire et tant de travaux, malgré une vie si remplie d’années, d’épreuves et de triomphes, la vieillesse de Michel-Ange fut triste et désolée. Il survivait seul à son siècle. Bramante, San-Gallo, Raphaël, tous ses compagnons, tous ses rivaux, tous ses ennemis étaient morts. Il avait vu s’élever et disparaître tant de princes, tant de rois, tant de papes ! Sombre et taciturne vieillard, il restait seul debout sur les débris de sa nation avilie, et (comble d’infortune !), après avoir porté l’art au plus haut degré auquel un homme puisse atteindre, il ne laissait après lui ni élèves ni imitateurs, la seule postérité qu’ambitionne un artiste !
Dans ses heures de noire tristesse et d’inconsolable amertume, il secouait le poids des souvenirs en frappant à coups redoublés sur le marbre. Il ébauchait ainsi un dernier groupe qu’il destinait à orner son tombeau. C’était toujours son sujet favori, le Christ mort sur les genoux de sa mère. La pierre volait en éclats sous le poignet encore ferme de l’indomptable vieillard. Une ligne de plus, et c’en eût été fait : le marbre aurait été brisé, le groupe perdu ; l’artiste en eût été quitte pour le donner à un de ses garçons d’atelier.
Sobre pour lui, généreux pour les autres, il vivait souvent d’un morceau de pain ; il donnait des sommes énormes à ses neveux, à ses serviteurs, aux pauvres, surtout aux artistes. Âpre au travail, ennemi du plaisir, sérieux, grave, austère, il aimait la solitude, et fuyait les hommes. Ne transigeant jamais avec ses devoirs, sévère envers les autres, et plus encore envers lui-même, haïssant la lâcheté, et méprisant la sottise, sa vie est irréprochable d’un bout à l’autre : c’est une vertu stoïque, un caractère antique.
Il s’éteignit doucement, d’une fièvre lente, le 17 février 1563, âgé de quatre-vingt-huit ans onze mois et quinze jours.
Source : Alexandre Dumas - Vie des peintres, Michel-Ange


