La Géographie n’est autre chose que l’Histoire dans l’Espace, de même que l’Histoire est la Géographie dans le Temps.
Du moins les progrès de l’homme dans la connaissance de sa demeure sont-ils incontestables. Aux origines de l’histoire, l’horizon entourant chaque peuplade lui paraissait la borne du monde, de tous les côtés elle était assiégée par l’inconnu. Maintenant la science de tous profite à chacun. Il n’est pas un homme d’instruction moyenne qui n’ait la sensation de vivre sur une boule terrestre dont il pourrait faire le tour sans avoir à lutter contre des monstres et sans rencontrer de prodiges.
Durant le dix-neuvième siècle, les traits principaux de la planète entre les cercles polaires ont été fixés définitivement ; les mystères se sont peu à peu dissipés : les voyageurs africains ont fini par débrouiller l’écheveau des rivières nilotiques, congolaises et zambéziques et ont découvert les exutoires des grands lacs vers les bassins fluviaux ; le rattachement du Tsangbo au Brahmaputra a été éclairci à son tour, et nombre d’autres questions moins importantes sont élucidées. Bref, il est maintenant possible de présenter un tableau à peu près cohérent de la terre limitée aux cinq continents, mais on est encore loin de posséder des cartes à grande échelle de tous les pays habités. L’Europe, de la Finlande au Portugal, de l’Ecosse à la Mer Noire, l’Afrique septentrionale, d’Oran à la Mer Rouge, l’Inde, la plus grande partie des Etats-Unis ont leur dossier constitué par des cartes topographiques, dites d’état-major, où les détails complets du modelé et des eaux, les forêts, les cultures et les habitations humaines ont été représentés ; mais que de lacunes dans les cartes d’autres pays ! Les atlas en cours de publication, tels ceux de Stieler et de Vivien de Saint-Martin, qui dessinent les pays autres que ceux d’Europe à des échelles variant du 5 au 8 000 000e de la grandeur véritable, ont souvent de la difficulté à remplir les mailles du réseau de triangulation : à défaut de renseignements précis, le cartographe est forcé d’interpréter les documents qu’il possède. Le projet de Penck de dresser une figuration du monde à l’échelle uniforme du millionième ne pourrait être encore mis à exécution pour le Tibet, l’Amazonie, le Sahara et la Papouasie sans de grandes taches blanches, mais cette carte se fera, comme se feront aussi plus tard les relevés précis constituant les cartes topographiques, car il ne se passe pas de jours que cet inventaire des formes de la superficie terrestre ne s’accroisse de nouveaux détails et ne se dessine avec plus de rigueur.
Et la curiosité des contours extérieurs n’est pas la seule qui anime l’habitant de la Terre, il veut aussi pénétrer sous l’écorce, en savoir la composition, en étudier la vie. L’œuvre de réaction qui a poussé l’homme à triompher de l’espace auquel il était primitivement asservi et à se déplacer à volonté vers n’importe quel point de la planète l’a porté également à maîtriser toutes les conditions du milieu, natif ou de son choix, d’abord pour les connaître, puis pour les modifier à son gré.
Après avoir reconnu les formes et mesuré les dimensions de son habitat, il a fouillé le sol, scruté les assises, poursuivi les veines de sable, d’argile ou de charbon, les filets d’eau ou de métal, comparé les terrains entre eux, découvert leur âge et leur rapport de succession : il est devenu géologue, et ces mêmes cartes qu’il a su faire pour indiquer les positions respectives de tous les traits de la surface terrestre, il les a reprises pour y indiquer la superposition des strates ainsi que leur usage dans ses travaux. Tandis que des travailleurs explorent ainsi la Terre, d’autres parcourent les fleuves, les lacs et les mers : ils en étudient la température, la salinité, les courants, la houle, les abîmes, les tourbillons ; ils en signalent les dangers, découvrent les moyens de les éviter. D’autres explorent les gouffres de feu, les laves et les cratères, tandis que d’autres encore sondent l’espace aérien et en étudient les phénomènes jusque par delà les confins de l’air respirable, à trois fois la hauteur des plus hautes montagnes. Puis l’homme a voulu relier la géologie à la géographie par l’histoire, trouver le pourquoi et le comment de chaque trait du sol, reconstituer l’évolution graduelle de chaque modelé et, ainsi que l’étudiant passe de l’anatomie à la physiologie, il faut désormais que le géographe considère le globe terrestre comme un être vivant dont les organes se modifient incessamment.
Et que de recherches annexes, de sciences spéciales se rattachent à ces ordres primaires d’études dans le grand domaine du genre humain ! Ce n’est pas seulement par milliers, c’est par millions, pour être juste envers tous les humbles, que l’on doit compter les collaborateurs de l’œuvre immense : la connaissance et l’aménagement de la planète.
Quoi qu’il en soit du désir de chaque homme isolé ou de tout groupement humain de changer d’habitat, le peuplement de la terre est retenu dans son évolution par une série de phénomènes que la routine et la force d’antiques survivances influencent largement. La planète est découpée politiquement par un lacis de frontières qui divisent les diverses parties de la terre, déclarées propriété impériale, royale ou nationale. C’est toute une révolution de la pensée qu’il est nécessaire d’accomplir pour modifier à cet égard les conventions traditionnelles. D’ailleurs il est d’autant plus facile de déraisonner, de se tromper et de tromper les autres en pareille matière que l’on imagine sous un même mot des choses très différentes et que, même, on les emploie dans la conversation courante en des sens très opposés, d’amour et de haine, de tendresse et de férocité. Tel est le mot de « patrie » qui signifie le lieu où l’on s’éveilla d’abord à la vie dans les bras de son père, et que l’on comprend aussi comme le territoire fermé autour duquel il n’existe d’autres hommes que des ennemis.
Il est certain que, prise dans sa première acception, l’amour de la « patrie » est légitime et normal. On aime naturellement le plus ce que l’on connaît le mieux. Rien de plus conforme à l’évolution humaine. La communion d’amour créée par le travail fait chérir le sillon d’où l’on a tiré sa nourriture, où l’on a peiné, où l’on a souffert, où l’on a aussi trouvé, après les fatigues et les ennuis, la consolation et le repos. Cette terre, qui vous a donné naissance et vous a nourri, est également celle où se sont formées toutes les associations de la vie, où, après avoir sucé le lait de sa mère, on vit et on connut tous ses semblables, où l’on aima et où se fonda la famille, où, tous les instants, on savoura la caresse du langage que l’on comprend et du chant qui vous a fait rire ou pleurer. Voilà de pures et nobles sources dérivant uniquement des conditions normales de la vie. D’ailleurs on ne saurait s’étonner que chaque groupe humain, se croyant, sinon seul au monde du moins seul intéressant, seul à mériter le bonheur, donne une valeur exceptionnelle au coin de terre habité par lui, les autres régions lui semblant inférieures parce qu’elles ne lui appartiennent pas. En outre les contrées les plus populeuses, les « patries » les plus « illustres » se distinguant parmi toutes les autres par des avantages matériels évidents, leurs habitants sont naturellement portés à s’en faire un mérite collectif, comme si le sol du domaine national, plus noble que celui des autres pays, était une récompense spéciale due à ses résidants par le Destin.
Cette illusion de propriétaire explique dans une certaine mesure la prétention qu’a le patriote d’aimer son pays d’un amour excessif, mais à cette cause il s’en joint aussi d’exécrables. Si l’on rencontre dans chaque nation des individus qui travaillent à se débarrasser de tout préjugé, de toute impulsion irraisonnée, de toute idée purement traditionnelle, la nation elle-même en est encore dans son ensemble à la morale primitive de la force. Elle se plait à ravir, à tuer, à chanter victoire sur les cadavres étendus. Elle se glorifie de tout le mal que ses ancêtres ont fait à d’autres peuples ; elle s’enthousiasme, s’affole à célébrer en vers, en prose, en représentations triomphales toutes les abominations que les siens ont commises en pays étranger : elle invite même solennellement son Dieu à prendre part à l’ivresse populaire. Elle ne se borne point à vanter les anciennes tueries, elle se plaît à en préparer de nouvelles, non seulement contre les pays voisins mais, chose plus incompréhensible encore, contre des terres éloignées dont les habitants n’ont pas même entendu parler de leurs envahisseurs. A l’amour du sol et du parler natal que l’on vante toujours benoîtement comme la source du patriotisme, se mêlent donc l’avidité du pillage et la haine de l’étranger pour faire éclore cette fleur hybride que l’on célèbre volontiers comme la plus belle ! Pourtant les progrès moraux et intellectuels réalisés pendant le cours des générations ont dessillé bien des yeux ; plusieurs même commencent à comprendre combien cet égoïsme « ethnocentrique » est absurde chez les autres, mais ils ne veulent pas admettre qu’il soit aussi niais chez eux-mêmes. Qui que nous soyons, nous voulons tous être le « peuple du Milieu », comme les Chinois. Si la « grande nation » française a répété par les mille voix de ses journaux qu’elle « marche à la tête de la civilisation », Hegel, que les Allemands ont bien voulu croire sur parole, affirme que son peuple est « l’incorporation de l’esprit objectif », ce qui se peut traduire par cette phrase plus simple, que « les Allemands sont les seuls à comprendre la vérité ».
Là où les terres sont divisées suivant leur nature, et où les champs cultivés sont devenus strictement des propriétés particulières, la communauté garde encore quelques droits collectifs sur les forêts ; les pâturages, et les terres sans valeur restent la propriété de tous. Même là où l’expropriation des pauvres a été complète, la tradition se maintient. Le lord anglais qui parcourt ses domaines d’Irlande comprend fort bien le sens caché du regard que lui lancent les paysans. La guerre se trouve donc par ses conséquences l’artisan le plus redoutable de l’inégalité entre les hommes. Un jeune guerrier, plus fort, plus souple, plus adroit, plus rusé que les autres et peu soucieux du respect traditionnel dû aux anciens et aux coutumes, avait grande chance de s’élever au-dessus des camarades, et d’être reconnu comme chef, non seulement pendant les expéditions de guerre, mais aussi d’une manière permanente, pendant les trêves et durant la paix. Ce fut le commencement de l’institution qui a pris sa forme définitive dans la monarchie, c’est-à-dire le gouvernement d’un seul, placé, de droit ou de fait, au-dessus des lois. Des millions de Louis XIV en germe ont précédé le « Roi-Soleil ».
Ainsi que Gumplowicz l’a fait remarquer très justement, la monarchie est aussi ancienne que l’humanité : elle est plus ancienne même, puisqu’elle existait déjà dans le monde animal. Comme la plupart des institutions humaines, celle-ci était née chez nos ancêtres, les bêtes de la savane et de la forêt : mainte famille d’animaux avait son roi, comme le racontent les fables. Notamment certaines espèces de singes ont des chefs reconnus, devant à leur force physique, à la puissance de leurs bras, à la vigueur de leurs morsures le respect dont les entourent les autres singes de la peuplade. Les mêmes passions ont de part et d’autre des conséquences analogues et pendant le cours des âges les pratiques se sont toujours continuées de génération en génération et d’aïeul animal en héritiers humains, conformément au naturel atavique.
D’ailleurs les langues, interprètes de la pensée, nous montrent d’une manière évidente la genèse de la royauté. Dans presque tous les parlers humains, les titres appliqués aux chefs et aux nobles sont issus du fait de la lutte. L’ « empereur » est celui qui commande la bataille ; le « dictateur » dicte des ordres à ses soldats ; le maréchal, le sénéchal, le connétable sont préposés à la conduite de la cavalerie ; le « duc » ou « herzog » conduit les bandes, le « jarl » ou « earl » est l’homme fort par excellence, le preux qui frappe à mort, le « chevalier », l’ « écuyer », le « valet » se tiennent côte à côte dans le combat. Cependant quelques titres expriment seulement d’une manière générale le fait simple de la domination, soit en paix, soit en guerre, telle l’appellation de « roi ». Dans les langues germaniques, les mots kning, kôonig, king attribuent même à celui qui commande une intelligence, une connaissance supérieure des choses. Déjà le sujet s’humilie devant son maître ; il appartient à des générations asservies depuis assez longtemps pour être devenues courtisanes.
La monarchie a pu d’autant mieux se consolider chez l’homme qu’il est lui-même un animal « domesticable » comme le chien et tant d’autres espèces. Dompté soit par la flatterie, soit par la terreur, puis maintenu dans la servitude par l’accoutumance, l’homme laisse prendre ses forces et sa vie par celui qui possède le vouloir ; mais, tout en abandonnant la dignité de sa personne, il reste homme par l’affection, les sentiments du respect et de la vénération, et c’est précisément celui qui lui a ravi la fierté qu’il finit souvent par aimer, respecter et vénérer plus que tous autres. « Chien couchant », il rampe aux pieds du maître qui l’insulte et le frappe.
Source : Élisée Reclus - L’Homme et la Terre, 1905


