1214 – Bouvines

Les blés sont mûrs, l’épi sur l’or des tiges sonne
Et s’entr’ouvre au soleil : Flandre, donc qu’on moissonne,
Et qu’on ne laisse pas tant de riches trésors,
Quand les vivants ont faim, s’épandre pour les morts.
Les blés sont mûrs : allons, rassemblez vos familles,
Préparez les liens, aiguisez les faucilles.
Diligents laboureurs, vite, vite, en chemin :
Le sage remet-il son travail à demain ?

Mais les champs sont muets. Un ciel de canicule
Pèse de tous ses feux sur la terre et la brûle
L’oiseau caché se tait, et de l’âpre sillon
S’élève, triste et seul, l’aigre cri du grillon.

Cependant un vieillard, lentement dans la sente,
Sur l’épaule une faux, la démarche pesante,
Demi-vêtu, hâlé, barbe et cheveux pendants,
S’avance, morne ainsi qu’une image du temps.
Il s’arrête pensif ; triste, il porte la vue
Sur cette mer d’épis, à l’immense étendue,
Et, poussant un soupir, des larmes dans les yeux,
Les bras, le cœur, la voix élevés vers les cieux :
« Jésus, dit-il, Jésus, laisserez-vous la guerre
Détruire en un moment tous les biens de la terre ?
Ces blés étaient le fruit de nos longues sueurs,
N’en moissonnerons-nous que la faim et les pleurs ?
Déjà, Seigneur, déjà jusqu’au pays des dunes,
Tous les hommes de fiefs et les gens des communes,
Nos enfants, convoqués par le ban des combats,
Quand la moisson attend, ne nous reviennent pas !
Où sont-ils ? que font-ils ? Les verrons-nous encore ?
Jeunes, conservez-les, pour eux je vous implore ;
Et si pour nos péchés quelqu’un devait périr,
Prenez les vieux, du moins, et faites-nous mourir !…
Il dit, et les sanglots achèvent sa prière.
La douleur absorbait son âme tout entière,
Quand tout à coup un bruit vague, grave, profond,
Auquel un lent écho dans le lointain répond,
Se lève, se prolonge, et comme un sourd tonnerre,
S’avance avec fracas et gronde sur la terre :
Est-ce la mer qui vient, ayant franchi son bord,
Reprendre son vieux lit dans les plaines du nord,
Et qui, Léviathan, se jette sur sa proie,
L’étouffé sous les eaux, la déchire et la broie ?
Est-ce un feu souterrain sorti de sa prison ?
Des laves par torrents ?… Ciel ! voici l’horizon,
De deux points opposés, qui s’obscurcit et fume !
N’est-ce pas le pays tout entier qui s’allume?
Le météore approche, il s’élève, il grandit ;
Des trompettes, des voix ! du fer qui resplendit…
Ce n’est ni l’ouragan, ni la flamme, ni l’onde,
C’est la guerre, grand Dieu ! c’est le fléau du monde !


Entre Lille et Tournai, parmi ces champs féconds
Que traverse la Marcq en des bords peu profonds,
Près d’un temple modeste, à l’ombre d’un vieux frêne,
Non loin de son coursier attaché par la rêne,
Est assis un guerrier ruisselant de sueur,
Tout poudreux , et pourtant imposant de grandeur.
Quel est donc ce soldat de si noble assurance ?
Ce soldat ? c’est le roi, c’est Philippe de France,
L’auguste souverain, entouré de ses pairs,
Le héros dont la gloire étonne l’univers ;
C’est le chrétien pieux qui, dans la terre sainte,
À pour Dieu de son sang laissé la noble empreinte,
Le rival de Richard, dit le Cœur-de-Lion,
L’incessante terreur de la fière Albion.
Aujourd’hui contre lui le lâche Jean-Sans Terre,
Cet égorgeur d’enfants, que souffre l’Angleterre,
Lassé d’être battu, vaincu mais insoumis,
A suscité partout de puissants ennemis.

L’empereur d’Allemagne, Othon, marche à leur tête
La haine des Capets, l’amour de la conquête,
Un principe récent, qui consacre les droits
Des communes de France au détriment des rois ;
L’ombrage enfin que donne aux races despotiques,
Le naturel désir des libertés publiques
Ce sont là les raisons qui poussent aux combats
Othon, commandant seul à cent mille soldats.

Sous l’étendard germain, Ferrand, comte de Flandre,
Seigneur ambitieux, s’est hâté de se rendre :
S’affranchir de l’hommage envers son suzerain,
Abaisser, dépouiller son très-haut souverain
Des domaines royaux agrandir ses_domaines,
Telles sont de Ferrand les espérances vaines ;
A ses succès futurs il fixa même un prix.
Modeste, du butin il ne veut que Paris,
Heureux , si le destin , par un sanglant caprice,
Ne se montre pas trop à son souhait propice !….

Enfin, comme une meute aux fanfares du cor
Accourt, tels aux ligueurs viennent se joindre encor
Le grand duc de Brabant, puissant de terre et d’hommes,
Dont les fiefs populeux égalent des royaumes ;
De Boulogne, l’ingrat, honte du nom français ;
Un ardent champion, Salisbury l’anglais ;
Puis comtes, bannerets, chevaliers d’Allemagne,
Que le duc de Limbourg dans leur course accompagne,
Ennemis fiers, d’autant qu’ils se trouvent nombreux,
Sûrs de vaincre, et déjà se partageant entre eux
Les domaines royaux qu’ils ont choisis d’avance ;
Mais ils comptent sans Dieu, Dieu protège la France !


Avec ses légions parti dès le matin,
Brûlé par le soleil, fatigué du chemin ,
Philippe reposait, mais non sa vigilance.
Au salut de l’armée il rêvait en silence,
Et tandis que vers Lille en bon ordre on marchait,
Un groupe, d’éclaireurs au nord se détachait,
Qui devait observer l’ennemi par derrière,
Et servir contre lui de première barrière.
Elite des guerriers par la tête et le cœur,
Deux hommes de conseil, de force et de vigueur,
Sont commis par Philippe à ce poste suprême :
Le comte de Melun, dont l’audace est extrême ,
Et le frère Guérin, cet évêque soldat,
Aussi saint à l’autel que vaillant au combat.
Dans les rangs des croisés il commandait naguère,
Apprit en Orient le grand art de la guerre ,
Et d’armure ou de froc tour à tour revêtu,
Pour son prince et son Dieu vingt ans a combattu.

Tout à coup dans les champs un nuage de poudre
S’élève, et deux courriers, aussi prompts que la foudre,
Dévorent le terrain, appelant par leurs cris
Et par mille signaux les chevaliers surpris.
Ils arrivent au Roi : « Sire , grande détresse !
Au secours ! au secours ! Othon là bas nous presse ;
Le comte de Melun peut à peine tenir,
Au nom du Ciel, venez, venez le secourir ! »
Calme, le roi se lève : en son âme intrépide
Il a su refouler l’émotion rapide ;
Et si dans son regard l’éclair brillant a lui,
La paix règne en son cœur, il est maître de lui :
« Mes enfants , je vous suis, mais l’heure est solennelle ;
Prions Dieu , mettons-nous sous sa main paternelle. »
Il dit, se rend au temple, et devant le Seigneur,
Au pied de l’humble autel, abaisse sa grandeur.
Dans le recueillement, sa prière en silence
Du pavé de l’église au Roi des rois s’élance ,
Et des deux majestés, seuls, les anges des cieux
Connurent l’entretien saint et mystérieux.

Quand il eut achevé sa fervente prière,
Et relevé son front incliné sur la pierre,
Philippe se couvrit de son casque royal,
Radieux et léger sauta sur son cheval,
Et comme si l’ardeur avait grandi sa taille ,
Parut tel qu’un géant armé pour la bataille.
Lors, tirant son épée, il en baise la croix ,
L’élève en l’agitant, et de sa forte voix :
« Montjoye et Saint-Denis ! Aux armes ! France, aux armes ! »
L’écho lointain redit ce signal des alarmes,
La trompette y répond ; un long frémissement
Agite tous les rangs dans leur prolongement :
On dirait qu’un éclair met le feu dans chaque âme.
Mais l’étendard sacré, la magique oriflamme,
Devant qui tant de fois les ennemis ont fui,
S’avance loin du roi, qui la rappelle à lui.
Le temps presse, elle tarde, il renonce à l’attendre :
Mais n’a-t-il pas son bras, son Dieu pour se défendre ?
Il fait venir à lui le drapeau blanc des lys,
Qui déroule au soleil ses magnifiques plis,
Et brille à tous les yeux : c’est un signe, une marque
Du poste périlleux où combat le monarque.
Galon de Montigny, digne d’un tel honneur,
Le porte dans ses bras, comme aussi dans son cœur ;
De la gloire pour lui ce drapeau c’est l’emblème,
C’est l’honneur, c’est le roi, c’est la France elle-même.
Galon paraît : alors ces deux hommes de fer,
Porte-étendard et roi, partent comme l’éclair ;
Le soleil resplendit sur leurs armes de cuivre,
L’œil ébloui se ferme et renonce à les suivre ;
On dirait que le soi, le nuage autour d’eux
S’enflamme à leur passage et s’embrase à leurs feux,
Et bientôt aux regards, hommes, chevaux, bannière,
Tourbillon, ne sont plus qu’un point blanc de poussière.


Et Philippe debout, dans l’immense étendue
Plonge au loin le regard et promène la vue :
C’est partout le désert, le silence et la mort !
Dans la nuit du trépas tout un grand peuple dort :
Et de tant d’ennemis la formidable armée,
Toute, est évanouie ainsi qu’une fumée !
Où l’aigle s’élevait, maintenant s’offre aux yeux
Et la sainte oriflamme et les lis glorieux.
Aux menaces, aux cris, aux clameurs des barbares,
Ont succédé les chants, les joyeuses fanfares :
Cors, trompettes, clairons, sonnant de tous côtés ,
Par leurs sons belliqueux au lointain répétés,
Rappellent le soldat ardent à la poursuite,
Et glacent de frayeur le vaincu dans sa fuite.
Philippe est à genoux, et, les larmes aux yeux,
Baisse son front à terre et rend grâces aux cieux.
De bénédictions bois et champs retentissent ;
Mille cœurs, mille voix, mille échos applaudissent :
La nature est en fête, et jusque dans les airs
Montent des chants vainqueurs les immenses concerts !

Ô France, beau pays, noble terre des braves
Qui préfèrent la mort à de lâches entraves !
Toi qu’une sainte horreur fit frémir au danger
De voir ton sol sacré souillé par l’étranger,
Toi sous qui les pervers creusaient un vaste abîme,
Ô France, gloire à toi ! Par un effort sublime,
Tu viens de t’assurer ta sainte liberté,
Et ton auguste roi, son immortalité.
Désormais du Teuton l’orgueilleuse puissance
Parlera d’elle-même avec moins d’assurance ;
Othon lui-même, Othon, rendu plus circonspect,
Prononcera ton nom avec plus de respect,
De ce jour gardera la leçon salutaire,
Se montrera plus sourd aux vœux de Jean-sans-Terre,
Et pourra méditer au fond de son palais,
Ce que vaut, au malheur, l’amitié des Anglais.