La Thébaïde – L’embuscade contre Tydée 

C’est là qu’arrive à pas silencieux cette troupe destinée à périr ; appuyés sur leurs javelots, les armes posées à terre, ils attendent leur ennemi superbe, et couronnent le bois d’un cercle de sentinelles.

La nuit avait couvert Phébus de son humide manteau, et versé sur la terre son ombre azurée. Le héros approchait de la forêt; du haut d’un monticule, il voit reluire les boucliers et les casques des guerriers, à travers les intervalles des rameaux, où passe la lumière tremblante de la lune, réfléchie par l’airain des armures. A cette vue, il est saisi d’étonnement; il va toutefois, serrant ses javelots, et la main sur la poignée de son glaive. « D’où venez-vous ? s’écrie-t-il , et pourquoi vous cacher ainsi tout armés » ? Cette question n’est point faite de l’humble ton de la peur; aucune voix ne répond, et ce silence ne lui permet pas de croire à des intentions pacifiques. Voilà soudain qu’un trait lancé par l’énorme bras de Chthonius, chef de la troupe, fend l’obscurité des airs ; mais un dieu et la fortune trompent son effort. Cependant il perce la peau hérissée du sanglier de Calydon, qui couvre Tydée, effleure en passant l’épaule gauche; et le bois, dépouillé de son fer, vient battre contre la gorge, qu’il n’entame pas. Alors ses cheveux se dressent, son sang se glace dans son cœur. Terrible, il tourne de tous côtés son visage pâle de colère, ne pouvant penser que tout cet appareil de guerre soit pour lui. « Avancez, sortez en rase campagne ! Que craignez-vous ? D’où vient tant de lâcheté ? seul, seul je vous défie tous au combat ». Il ne s’arrête pas à parler : voyant ses ennemis, plus nombreux qu’il ne se l’était imaginé, accourir de leurs retraites, ceux-ci descendre des cimes des montagnes, ceux-là monter du fond des vallées, un grand nombre occuper la plaine, toute sa route enfin étinceler de l’éclat des armes ; lui, comme une bête fauve cernée par les chasseurs, que le premier cri pousse au milieu de l’enceinte, il prend la seule voie de salut qui lui reste, il court vers la demeure escarpée du sphinx, et, déchirant ses mains au tranchant des cailloux, gravit cette pente funeste ; puis, maître de la cime du roc, où, sans craindre d’être pris à dos, il a sous la main des moyens de destruction, il arrache un énorme quartier de roche, qu’un attelage de taureaux aurait pu à peine enlever du sol et traîner à la ville; puis il le tient suspendu de toute la force de ses bras, et balance ce poids immense, dont la chute sera terrible : ainsi le magnanime Pholus levait contre les Lapithes sa coupe vide.

Ses ennemis le voient avec terreur au-dessus d’eux avec la mort dans ses mains, et soudain la masse tombe, tourbillonne, et les écrase. Têtes d’hommes, armes, bras, poitrines, sont broyés pèle-mêle avec le fer qui les couvre. Quatre à la fois, renversés du même coup, rendent le dernier soupir; le reste de la troupe s’enfuit épouvanté. Car ils n’étaient pas à mépriser ceux qui gisaient ainsi : c’était le foudroyant Dorylas, que son ardente valeur égalait aux rois ; Théron , de la race de Mars, et qui proclamait pour ses aïeux les enfants de la Terre; Halys, qui ne le cédait à personne dans l’art de guider un coursier, mais qui aujourd’hui, loin de son cheval, est couché sur le sol; Phédime, qui tirait son origine de Penthée, et que ta vengeance avait poursuivi jusque-là, ô Bacchus!

Dès que Tydée les voit, épouvantés de ce désastre soudain, rompre leurs rangs et fuir en désordre, il brandit ses deux seuls javelots, qu’il avait appuyés au flanc de la montagne, et les lance sur les fuyards. Puis, n’hésitant plus, il saute d’un bond dans la plaine, et, pour protéger sa poitrine contre les traits , saisit le bouclier de Théron, qu’il avait vu rouler loin de lui dans sa chute; alors, le dos et la tête couverts de leur vêtement bien connu, la poitrine défendue par le bouclier de son ennemi, il s’arrête. Les Thébains se rallient, et marchent sur lui d’un pas ferme. Tydée tire son épée, présent fait par Mars au grand Œnée; il fait face de toutes parts, attaque ceux-ci, puis ceux-là, repousse avec son fer les traits qui l’assaillent. Ses adversaires, trop nombreux, se pressent et se nuisent; leurs efforts n’ont point de résultat, leurs mains errent au hasard sur leurs armes, leurs coups se mêlent et s’embarrassent dans la foule, tandis que Tydée, se rapetissant sous son bouclier, demeure inexpugnable.

Ainsi, s’il est permis de croire aux combats de Phlégra, l’immense Briarée soutint la lutte avec tout le ciel armé contre lui, méprisant les flèches d’Apollon, les serpents de la farouche Pallas, la lance de Mars, pin de Thrace à la pointe d’acier, les foudres que Pyracmon se lassait à renouveler, et se plaignant encore, quand l’Olympe entier l’assiégeait, d’avoir tant de bras inactifs. Non moins ardent, Tydée présente partout son bouclier, roule, tourne sur lui-même ; s’élance sur les moins hardis, les presse, arrache les dards nombreux qui s’enfoncent en tremblant dans tout l’orbe de son bouclier, et s’en fait des armes ; reçoit plus d’une blessure, mais aucune n’atteint les organes de la vie, aucune n’a le pouvoir de donner la mort. II fait rouler le bouillant Déilochus, et lui donne pour compagnon de voyage chez les morts Phégée, au moment où il levait la hache pour l’en frapper ; puis Gyas, né près de Dircé; puis Lycophon, descendant d’Echion. Déjà les meurtriers tremblent, ils se cherchent, ils se comptent; ils n’ont plus la même soif de carnage, et voient avec douleur diminuer leur nombre.

Voici venir Chromis, rejeton du Tyrien Cadmus. La Phénicienne Dryope le portait dans son sein, un jour qu’entraînée dans les chœurs des bacchantes, oubliant son fardeau , elle saisit un taureau par les cornes pour te le sacrifier, ô Bacchus ! et laissa tomber à terre son enfant, que la violence de ses efforts avait détaché de ses flancs. Fier de ses armes, fier de la peau d’un lion qu’il avait dompté, il brandissait une lourde et noueuse massue, s’écriant : « Guerriers ! un homme seul, tout seul, ira-t-il à Argos se glorifier de la mort de tant de nos frères ? On croirait à peine à son retour. Compagnons ! n’avons-nous plus de bras, n’avons-nous plus d’armes ? Est-ce là, Cydon, est-ce là, Lampus, ce que nous avons promis à notre roi » ? Pendant qu’il crie, une flèche thébaine, lancée par Tydée, lui entre dans la bouche, et son gosier ne l’arrête pas ; sa voix s’éteint, et sa langue coupée nage dans le sang. Il était debout encore; mais, la mort envahissant ses membres, il tombe, et étouffe son dernier soupir sur le dard qu’il mord.

Et vous aussi, fils de Thespis, pourquoi vous dénierais-je une renommée glorieuse ? Périphas soulevait du sol son frère expirant (jamais on ne vit plus noble exemple d’amour fraternel) ; d’une main il soutenait sa tête appesantie, de l’autre son flanc ; les sanglots déchiraient sa poitrine, ses pleurs se faisaient jour à travers les courroies de son casque, quand tout-à-coup, au milieu de ses gémissements, une lourde javeline l’atteint par derrière, et lui brise les côtes. Le fer pénètre jusqu’à son frère et joint deux cœurs déjà réunis par l’amour. Le premier frappé lève ses yeux encore baignés par la lumière, puis, à la vue de son frère, mourant, les baisse ; mais l’autre, à qui sa blessure plus récente laisse encore quelque force : « Puissent tes enfants, dit-il à Tydée, te donner de pareils embrassements, de pareils baisers » ! Ils succombèrent au même destin, tristes victimes, convoitées par la mort, et se fermèrent mutuellement les yeux.

Et déjà Tydée chassait devant lui Ménétès, le pressant vivement du javelot et du bouclier; celui-ci, tremblant, fait quelques pas en arrière, heurte à terre un obstacle, et de ses deux mains tendues il supplie, et retient en même temps le javelot qui pèse sur sa gorge :

« Pardon, par ces étoiles qui étincellent dans l’ombre, par les Dieux, par cette nuit, qui est bien à toi ! permets que je porte à Thèbes la nouvelle de notre désastre, et qu’en face du peuple épouvanté je proclame, au mépris du roi, ton courage. Puissent nos traits retomber sans t’avoir frappé, le fer rebondir sur ta poitrine, et ton ami impatient te revoir vainqueur ! »

Il dit; Tydée ne change pas de visage : « Tu perds tes larmes, dit-il ; et toi aussi, si je ne me trompe, tu as promis ma tête à ton roi impie. Renonce aux armes, renonce au jour; que demandes-tu lâchement merci? La guerre n’est pas finie ». A peine a-t-il parlé, et déjà il retire son glaive plein de sang, puis il poursuit les vaincus de ses amers sarcasmes : « Ce n’est pas là cette nuit triennale qu’a consacrée la coutume de vos ancêtres ; ce ne sont pas là ces orgies de Cadmus, ces fêtes de Bacchus, polluées par des mères furieuses. Pensiez-vous marcher, vêtus de peaux de daims, armés de thyrses fragiles, au milieu du tumulte efféminé de vos fêtes ; ou livrer, au son de la flûte phrygienne, des combats honteux, inconnus aux vrais braves ? Ici autres sont les combats, autre est la fureur; descendez chez les morts, ô lâches, encore trop peu nombreux » ! Ces mots, il les rugit ; mais cependant ses membres fatigués refusent d’agir, et les battements de son cœur se ralentissent. Sa main soulevée porte des coups sans effet, ses pas sont plus tardifs, son bras ne soutient plus son bouclier, qu’il a changé parmi tant de dépouilles ; une eau glacée tombe de sa poitrine, de ses cheveux, de son visage enflammé ; le sang des mourants dégoutte en pluie hideuse. Tel un lion de Massylie, après avoir chassé le berger au loin dans la campagne, attaque et dévore les brebis : lorsqu’il s’est largement abreuvé de sang, que son cou penche, que sa crinière trempée retombe lourdement, il se couche au milieu des cadavres, faible, béant, gorgé de nourriture; dès lors sa fureur est calmée ; seulement il bat l’air de ses mâchoires vides, et sa langue, qui pend de sa gueule, lèche les molles toisons.

Tydée, couvert de sang et de dépouilles, serait allé à Thèbes se montrer aux yeux de ses habitants, tous épouvantés, peuple et roi, si toi-même, vierge Pallas, voyant ce guerrier bouillant d’ardeur et aveuglé par l’orgueil de son oeuvre, tu ne l’eusses jugé digne de recevoir ce conseil : « Fils du superbe Œnée, à qui j’ai permis de vaincre Thèbes absente, impose-toi des bornes, et n’abuse pas de l’excessive faveur des Dieux : tout ce que tu dois désirer maintenant, c’est qu’on puisse croire à ce que tu as fait. La fortune a assez fait pour toi, pars. »

Seul à ses compagnons si cruellement immolés survivait, bien malgré lui, Méon, fils d’Hémon : habile dans l’art des augures, n’ayant jamais été trompé par le vol d’un oiseau, il avait prévu ce résultat, et n’avait pas craint d’en avertir le roi; mais les destins ôtèrent tout crédit à ses paroles. Malheureux ! il est condamné désormais à la vie des lâches. Tremblant, il reçoit de Tydée l’ordre de porter ce farouche message : « Qui que tu sois parmi les Thébains, toi qui, sauvé d’entre les mânes, me devras de voir la prochaine aurore, porte à ton roi ces paroles, je le veux. Entoure tes portes d’un retranchement ; renouvelle tes armes; répare tes murs minés par le temps ; surtout, souviens-t’en, entasse combattants sur combattants, renforce, multiplie tes bataillons ; vois cette plaine gorgée de sang par mon glaive : tels nous venons, nous, aux. combats ».