Guyau – Illusion Féconde

J’apercevais de loin l’enfant : elle était rose
De plaisir, attentive et berçant quelque chose
Dans ses bras arrondis d’un geste maternel.
Sa main se faisait douce en y touchant ; courbée,
Et dans son jeu muet tout entière absorbée,
Elle ne voyait rien : je parlai, mon appel
Ne la fit pas sortir de sa pose de mère.
Elle me regarda d’un air très sérieux,
Leva son tablier et, l’amour dans les yeux,
Découvrit son trésor. — Quoi donc ? Son petit frère,
Me direz-vous, son chat ou sa poupée? — Hélas !
C’est cher, une poupée, et l’enfant n’en a pas.
Ce que je lui voyais presser sur sa poitrine
Et, pensive, perdue en sa joie enfantine,
Caresser du regard et de la main, c’était —
Un pauvre brin de bois, informe : il imitait,
Pour son œil attendri transformant la nature,
L’être cher que plus tard porteraient ses genoux.
« Il dort, » se disait-elle, et la femme future
S’éveillait dans l’enfant.

Ô penseurs, qui de nous
Ne berce aussi tout bas dans son âme enivrée
Quelque chimère informe et pourtant adorée,
Quelque rêve naïf réchauffé sur son sein ?
Illusion féconde, illusion sacrée,
Mère des grands espoirs et des efforts sans fin,
Viens, en le ranimant, tromper le cœur humain !
Habite en nous, soutiens nos forces défaillantes :
Nous avons tant besoin de ton aide ici-bas,
Où la déception suit chacun de nos pas !
C’est toi qui rends pour nous les luttes souriantes,
Les sacrifices doux ; sans toi, l’on ne sait pas
Quel silence en nos cœurs se ferait, quelle flamme
S’éteindrait tout à coup en nous, et si notre âme
Ne verrait point tomber et mourir tous ses dieux.
Quand, lasse de lutter, la volonté chancelle,
Tu sais la relever en lui montrant les cieux
Et l’emporter, légère, au hasard de ton aile.
C’est avec toi qu’est fait l’espoir, le gai désir,
Qui se pose sur nous et, comme l’hirondelle,
Sans jamais nous rester sait toujours revenir.

Divinité nouvelle, illusion bénie,
Ne me fuis donc jamais, jette au loin dans ma vie
L’erreur, comme un rayon d’où jaillira l’espoir.
Cesser de se tromper, ce ne serait plus vivre :
Pour pouvoir quelque chose, il faut toujours vouloir
Plus qu’on ne peut ; il faut se leurrer et poursuivre
Ce qu’on n’atteindra pas, pour saisir en passant
Quelque autre objet placé par hasard sur la route.
Pour faire un pas, il faut vouloir en faire cent.
L’échec est la moyenne et la règle. Je doute
Que ce soir j’écrirais sur ce papier ces vers,
Si je savais combien dans le grand univers
Ils tiendront peu de place, et comme la pensée
Avec amour par moi dans ces lignes versée
Germera mal au cœur indifférent d’autrui.
Je travaille pourtant, je noircis cette page
Au hasard : qui fait donc ma force et mon courage,
Et quel lointain espoir devant mes yeux a lui ?
Si, près de moi, passait en ce moment un sage,
Il rirait comme hier j’ai ri de cette enfant
Qui sur son cœur berçait son hochet en rêvant.

Ainsi qu’elle, un instinct inconnu me maîtrise ;
La nature à mon œil crédule se déguise ;
Tout ce qui tombe en moi s’y réfracte, je vois
Se déformer soudain tout ce que je perçois.
Mon cœur profond ressemble à ces voûtes d’église
Où le moindre bruit s’enfle en une immense voix.
L’erreur de toutes parts m’enveloppe, m’enserre :
Vouloir, illusion ! aimer, illusion !
Rien d’absolument vrai : cette simple action
De fixer un objet le grossit et l’altère.
Regarder, c’est déjà ne plus bien voir ; du moins,
C’est cesser de tout voir : projeter la lumière
Sur un point, c’est voiler, trahir les autres points.
Nous vivons enfermés dans notre étroite sphère,
Elle nous semble tout, nous y sommes heureux :
Où meurt notre horizon semblent mourir les cieux.
Qui remue un fétu, croit soulever un monde.
Si dans l’humanité le dévouement abonde,
Si toujours toute cause a trouvé des héros,
Si chaque homme ici-bas travaille sans repos
Pour quelque chère idée éclose dans son âme,
C’est qu’il la transfigure : il puise son bonheur,
Il trempe et rajeunit sa force dans l’erreur.
Le prix d’un but s’accroît des efforts qu’il réclame :
Plus il coûte à toucher, plus nous l’en estimons.
Nous donnons de notre âme à ce que nous aimons,
Et c’est cette parcelle à notre cœur ravie
Qui, s’attachant à tout, rend tout digne d’envie.
Nous refaisons le monde avec nos sentiments,
Nous prêtons aux objets nos propres mouvements,
Nous parons de nos traits la nature impassible.
C’est ainsi que la vie ici-bas est possible ;
Si le monde à lui-même un jour se dévoilait,
Il serait effrayé de se voir tel qu’il est,
Il voudrait se mirer dans le regard des hommes,
De nos illusions vêtir sa nudité :
L’idéal n’est-il pas, sur la terre où nous sommes,
Plus fécond et plus beau que la réalité ?
Le réel fait effort en vain et se tourmente
Pour atteindre l’idée et la fixer en soi ;
Il la poursuit, rempli d’une naïve foi,
Et toujours sous son œil l’éternelle fuyante
S’échappe et tournoyant, se perd au firmament.

Chaque progrès, au fond, est un avortement,
Mais l’échec même sert : l’homme au hasard s’agite,
Comme d’un aiguillon par l’erreur excité,
Mais ce qui le déçoit au genre humain profite :
De nos illusions se fait la vérité.
Chaque homme, pris à part, est le jouet d’un rêve,
Et cependant ce rêve un jour surgit réel ;
L’oeuvre que j’ai manquée un jour sans moi s’achève ;
Las, épuisé, je tombe au moment où se lève
L’aube que j’appelais en vain du fond du ciel.
Mais à ce moment même un autre homme révèle
Plus loin vers l’orient une aurore nouvelle
Qui fait pâlir la mienne et voile son rayon.
Nos soleils tour à tour meurent sur l’horizon :
Ils n’ont paru brillants qu’à leur aube première.
Mais qu’importe, après tout ? Ô mouvante lumière,
Tu nous donnes la force en donnant ta clarté !
Si jamais de nous fuir ton aurore n’est lasse,
Si le but devant nous recule et se déplace,
Infatigable aussi dans sa fécondité
Sera l’espoir humain épris de sa chimère ;
Ce qui fait la grandeur de notre pâle terre,
Globe éteint au hasard dans les cieux emporté,
C’est qu’elle est le seul coin du monde où l’on espère.