Hyperstition : Élément de la culture effective qui se rend réel par lui-même, à travers des quantités fictionnelles fonctionnant comme des potentiels voyageant dans le temps. L’hyperstition opère comme un intensificateur de coïncidences, produisant un appel aux Grands Anciens.
Selon les principes de l’hyperstition, il n’existe aucune différence de principe entre un univers, une religion et un canular. Tous impliquent une ingénierie de la manifestation, ou une fiction pratique, qui est ultimement indigne de croyance. Rien n’est vrai, car tout est en cours de production. Parce que le futur est une fiction, il possède une réalité plus intense que le présent ou le passé. Le CCRU [Cybernetic Culture Research Unit] utilise et est utilisé par l’hyperstition pour coloniser le futur, commercer avec le virtuel, et se réinventer continuellement.
Vysparov s’était rapproché de Burroughs en raison de son intérêt manifeste pour la convergence de la sorcellerie, des rêves et de la fiction. Dans l’immédiat après-guerre, Vysparov avait fondé le soi-disant Cthulhu Club afin d’examiner les connexions entre la fiction de H. P. Lovecraft, la mythologie, la science et la magie, et en était au stade de formaliser la constitution de la Miskatonic Virtual University (MVU), une agrégation lâche de théoriciens non conventionnels dont le travail pouvait globalement être qualifié de « lovecraftien ». L’intérêt porté à la fiction de Lovecraft était motivé par son exemplarité dans la pratique de l’hyperstition, un concept élaboré et vivement débattu depuis la création du Cthulhu Club. Défini de manière lâche, le néologisme désigne des « fictions qui se rendent réelles ».
Kaye attira l’attention du CCRU sur la description des virus par Burroughs dans Ah Pook is Here : « Et qu’est-ce qu’un virus ? Peut-être simplement une série picturale comme les glyphes égyptiens qui se rend réelle » (AP 102). Les documents laissés par Kaye au CCRU comprenaient une copie de cette page du texte Ah Pook, avec ces deux phrases – en italiques dans le texte original – lourdement soulignées. Pour Kaye, l’écho du langage de Vysparov constituait une « preuve sans équivoque » de l’influence du Russe sur l’œuvre de Burroughs après 1958. Que ce soit le cas ou non, de tels passages indiquent que Burroughs, comme Vysparov, s’intéressait aux relations « hyperstitionnelles » entre l’écriture, les signes et la réalité.
Dans le modèle hyperstitionnel esquissé par Kaye, la fiction n’est pas opposée au réel. Au contraire, la réalité est comprise comme composée de fictions – des terrains sémiotiques cohérents qui conditionnent les réponses perceptuelles, affectives et comportementales. Kaye considérait l’œuvre de Burroughs comme « exemplaire de la pratique hyperstitionnelle ». Burroughs concevait l’écriture – et l’art en général – non pas esthétiquement, mais fonctionnellement, c’est-à-dire magiquement, la magie étant définie comme l’usage de signes pour produire des changements dans la réalité.
Kaye soutenait qu’il était « loin d’être accidentel » que l’équation burroughsienne de la réalité et de la fiction n’ait été largement accueillie que dans son aspect négatif – comme une variété de scepticisme ontologique dit « postmoderne » – plutôt que dans son sens positif, à savoir une enquête sur les pouvoirs magiques de l’incantation et de la manifestation : l’efficacité du virtuel. Pour Kaye, l’assimilation de Burroughs au textualisme postmoderne constituait un acte délibéré de « sabotage interprétatif », dont le but était de dé-fonctionnaliser les écrits de Burroughs en les convertissant en exercices esthétiques de style. Loin de constituer une subversion du réalisme représentatif, la célébration postmoderne du texte sans référent n’achève qu’un processus déjà amorcé par le réalisme représentatif. Le réalisme représentatif coupe l’écriture de toute fonction active, la réduisant au rôle de reflet, et non d’intervention, dans le monde. Ce n’est qu’un petit pas jusqu’à une dimension de textualité immaculée, où l’existence d’un monde indépendant du discours est entièrement niée.
Selon Kaye, la métaphysique des fictions « clairement hyperstitionnelles » de Burroughs peut être mise en contraste brutal avec celles qui opèrent dans le postmodernisme. Pour les postmodernes, la distinction entre le réel et l’irréel n’est pas substantielle ou est jugée insignifiante, tandis que pour les praticiens de l’hyperstition, différencier les « degrés de réalisation » est crucial. Le processus hyperstitionnel des entités qui « se rendent réelles » est précisément un passage, une transformation, dans laquelle des potentiels – déjà des virtualités actives – se réalisent eux-mêmes. L’écriture n’opère pas comme une représentation passive mais comme un agent actif de transformation et comme une porte par laquelle des entités peuvent émerger. « En écrivant un univers, l’écrivain rend possible un tel univers » (WV 321).
Mais ces opérations ne se produisent pas en territoire neutre, fit rapidement remarquer Kaye. Burroughs traite toutes les conditions d’existence comme les résultats de conflits cosmiques entre agences d’intelligence concurrentes. En se rendant réelles, les entités doivent aussi fabriquer pour elles-mêmes des réalités : réalités dont la puissance dépend souvent de l’hébétude, de la subjugation et de l’asservissement des populations, et dont l’existence est en conflit avec d’autres « programmes de réalité ». La fiction de Burroughs renonce délibérément au statut de représentation plausible afin d’opérer directement sur ce plan de guerre magique. Là où le réalisme se contente de reproduire de l’intérieur le programme de réalité dominant, sans jamais identifier son existence comme telle, Burroughs cherche à sortir des codes de contrôle afin de les démonter et de les réarranger. Chaque acte d’écriture est une opération sorcière, une action partisane dans une guerre où une multitude d’événements factuels sont guidés par les pouvoirs de l’illusion… (WV 253-4). Même le réalisme représentatif participe – quoique inconsciemment – à la guerre magique, en collaborant avec le système de contrôle dominant par l’avalisation implicite de sa prétention à être la seule réalité possible.
Du point de vue des contrôleurs, disait Kaye, « il est bien sûr impératif que Burroughs soit considéré comme simplement un écrivain de fiction. C’est pourquoi ils se sont donné tant de mal pour le reléguer dans un ghetto d’expérimentation littéraire ».
Source : CCRU Writings 1997-2003


