Dans les premiers grands linéaments du système grec des dieux, on peut entrevoir une représentation allégorique des principes ontologiques et cosmologiques suprêmes. Ouranos est l’espace, la première condition de toute existence, donc le premier géniteur. Cronos est le temps. Il châtre le principe procréateur : le temps anéantit toute puissance génératrice ; ou, plus précisément, la capacité de produire des formes nouvelles, la génération primitive des races vivantes, prend fin après la première période du monde. Zeus, qui est sauvé de la voracité de son père, est la matière : elle seule échappe au pouvoir du temps, qui détruit tout le reste ; elle persiste. De la matière procèdent cependant toutes les autres choses : Zeus est le père des dieux et des hommes.
La continuité, voire l’unité de l’homme avec l’animal et avec toute la nature, donc celle du microcosme avec le macrocosme, s’exprime dans la sphinge mystérieuse et énigmatique, dans les centaures, dans l’Artémis d’Éphèse aux formes animales diverses disposées sous ses innombrables seins, tout comme dans les corps humains à tête animale de l’Égypte, dans le Ganesh indien, et enfin dans les taureaux et lions ninivites à tête humaine, qui rappellent l’avatar de l’homme-lion.
Les fils de Japet représentent quatre qualités fondamentales du caractère humain, ainsi que la souffrance qui leur est liée. Atlas, le patient, doit porter et endurer. Ménoitios, le courageux, est vaincu et précipité dans la ruine. Prométhée, le sage et le prudent, est enchaîné, c’est-à-dire que son efficacité est limitée, et un vautour — c’est-à-dire le souci — lui ronge le cœur. Épiméthée, l’impulsif et l’irréfléchi, est puni par sa propre folie.
J’ai toujours trouvé la légende de Pandore incompréhensible, voire saugrenue et absurde. Je soupçonne qu’Hésiode lui-même l’a déjà mal comprise et en a déformé le sens. Ce n’étaient pas tous les maux, mais tous les biens du monde que Pandore avait dans sa boîte (comme son nom l’indique déjà). Lorsque Épiméthée l’ouvrit irréfléchiment, les biens s’envolèrent et disparurent ; l’Espérance seule fut sauvée et demeure encore parmi nous.
Ce n’est pas sans signification que la mythologie représente Cronos dévorant et digérant des pierres : car ce qui est autrement tout à fait indigeste — toute affliction, contrariété, perte et douleur — le temps seul le digère.
La chute des Titans, que Zeus précipite dans le monde souterrain, semble être le même récit que la chute des anges qui se rebellèrent contre Jéhovah. L’histoire d’Idoménée, qui sacrifia son fils en accomplissement d’un vœu, et celle de Jephté sont essentiellement identiques. Se pourrait-il que, de même que la racine des langues gothique et grecque se trouve dans le sanskrit, il existe une mythologie plus ancienne dont dériveraient la mythologie grecque et la mythologie juive ? Si l’on voulait donner libre cours à son imagination, on pourrait même avancer que la double nuit prolongée durant laquelle Zeus engendra Héraclès avec Alcmène survint parce que, plus à l’est, Josué à Jéricho ordonna au soleil de s’arrêter. Zeus et Jéhovah se prêtaient ainsi mutuellement assistance : car les dieux du ciel sont, comme ceux de la terre, toujours secrètement alliés. Mais combien le divertissement du père Zeus était-il innocent en comparaison des activités sanguinaires de Jéhovah et de ses brigands élus.
Vue du sommet de ma philosophie, qui, comme on le sait, adopte le point de vue de l’ascétisme, l’affirmation de la volonté de vivre se concentre dans l’acte de procréation et y trouve son expression la plus résolue. Le sens intrinsèque de cette affirmation est le suivant : la volonté, originellement sans connaissance et donc impulsion aveugle, parvient à la connaissance de sa propre nature à travers le monde comme représentation, mais ne se laisse pas détourner ni entraver dans son désir et sa passion par cette connaissance ; elle désire désormais consciemment et en pleine lucidité ce qu’elle désirait auparavant comme simple pulsion et instinct dénués de savoir. En conséquence, nous constatons que celui qui nie ascétiquement la vie par la chasteté volontaire diffère empiriquement de celui qui affirme la vie par les actes de procréation en ce que, chez le premier, ce qui se produit sans connaissance comme fonction physiologique aveugle — à savoir dans le sommeil — est accompli, chez le second, avec conscience et lucidité, et se déroule ainsi à la lumière du savoir. Or il est en vérité remarquable que ce principe philosophique abstrait, nullement apparenté à l’esprit des Grecs, possède, conjointement avec les faits empiriques qui le confirment, une représentation allégorique exactement adéquate dans la belle légende de Psyché, à qui il était permis de jouir d’Amour à la condition de ne pas le voir, mais qui, méprisant tous les avertissements, insista néanmoins pour le contempler ; ce qui, conformément au décret inéluctable de puissances mystérieuses, la plongea dans une misère sans bornes, dont elle ne put s’arracher qu’après un séjour aux enfers et l’accomplissement de lourdes épreuves.
Source : Schopenhauer - Parerga et Paralipomena


