Lee Kuan Yew – L’occupation de Singapour par les Japonais

J’eus pour la première fois affaire à un soldat nippon le jour où je tentai de rendre visite à une tante (la sœur cadette de ma mère) qui habitait dans Kampong Java Road, peu après le pont rouge enjambant le canal de Bukit Timah. En approchant du pont, j’aperçus une sentinelle qui y faisait les cent pas. Non loin, un petit groupe de soldats était assis, probablement les membres de son détachement. J’arborais un chapeau à large bord du style de ceux portés par les soldats australiens, que beaucoup avaient abandonné dans la débâcle. J’en avais ramassé un en me disant que l’avenir s’annonçant difficile, il serait bienvenu pour me protéger.

Je tentai de me faire le plus discret possible en passant devant eux, mais ils refusèrent d’être ainsi ignorés. L’un d’eux aboya « Kore, Kore » et me fit signe d’approcher. Quand je fus devant lui, il planta sa baïonnette dans le bord de mon chapeau, le fit tomber, puis me gifla sans ambages et me força à me mettre à genoux. Puis il m’enfonça sa botte dans la poitrine et me fit tomber à la renverse. En me relevant, je le vis faire signe de retourner d’où je venais. Je m’en tirais à bon compte. Un grand nombre de ceux qui ne connaissaient pas les nouvelles règles en usage et omettaient de saluer les sentinelles aux carrefours étaient contraint de rester à genoux de longues heures sous le soleil en maintenant à bout de bras une lourde pierre au dessus de leur tête, jusqu’à épuisement.

Un après-midi, assis sur la véranda de la maison Norfolk Road, j’observai un soldat japonais en train de payer une course à un tireur de rickshaw. Ce dernier protesta, demandant un peu plus d’argent. Le soldat, d’une prise de judo, le saisit par le bras, le fit passer par-dessus son épaule droite et le propulsa en l’air. Le pauvre homme tomba face contre terre. Au bout d’un moment, il se releva et partit, titubant, en tirant son rickshaw. Cette cruauté ne manqua pas de me choquer.

Le lendemain, je pris une autre leçon au pont rouge. Une voiture récemment saisie par l’armée japonaise le traversa, un petit drapeau bleu rectangulaire flottant au vent. C’était le rang militaire le plus bas, destiné aux lieutenants et capitaines – le drapeau rouge désignait les majors et les colonels, le jaune les généraux. La sentinelle mis du temps à se mettre au garde-à-vous au passage du véhicule. La voiture avait déjà dépassé le pont, mais son chauffeur freina et fit marche arrière. Un officier sortit de l’auto et donna à la sentinelle trois formidables gifles. Lui saisissant le bras droit, il le fit passer par-dessus son épaule et de la même prise de judo, que celle que j’avais vu utilisée contre le conducteur de rickshaw, le propulsa en l’air. La sentinelle retomba face contre terre, elle aussi. Cette fois-ci, je fus moins choqué. J’avais commencé à comprendre que la déshumanisation faisait partie intégrante du système militaire nippon et qu’il l’inculquaient à grands renforts de corrections infligés à la moindre infraction.


Je ne comprendrai jamais comment des décisions touchant à la vie et à la mort pouvaient être prises avec tant de caprice et de désinvolture. J’avais échappé de peu à un exercice appelé Sook Ching, signifiant « éliminer » les rebelles, ordonné par le colonel Masanobu Tsuji, l’officier d’état-major qui avait planifié la campagne de Malaisie. Il avait obtenu l’accord du général Tomoyuki Yamashita, commandant des forces japonaises, pour punir les Chinois de Singapour parce qu’ils avaient collecté des fonds pour soutenir l’effort de guerre de la Chine contre les Japonais et pour leur boycott des produits japonais.

Il avait un autre compte à régler — avec Dalforce, qui faisait partie d’un corps de volontaires chinois d’outre-mer d’environ 1 000 hommes, organisé par des leaders communautaires locaux à Singapour pour résister aux Japonais. Mis sur pied par le colonel John Dalley du Special Branch malais, il rassemblait des Chinois de tous horizons, des partisans du Kuomintang (KMT) nationaliste de Chiang Kaï-chek et du Parti communiste malais (MCP), parmi lesquels figuraient notamment quelque 500 communistes libérés de prison par les Britanniques à la dernière minute. Une fois armés, les volontaires furent envoyés tenir la position à l’est de la rivière Kranji, sur le flanc de la 27ᵉ brigade australienne. Ils se battirent férocement. Beaucoup moururent, mais de nombreux Japonais également. Ils firent de Dalforce une légende, un nom synonyme de bravoure.

Le 18 février, les Japonais affichèrent des avis et envoyèrent des soldats équipés de haut-parleurs dans toute la ville pour informer les Chinois que tous les hommes âgés de 18 à 50 ans devaient se présenter dans cinq zones de rassemblement pour inspection. La redoutée Kempeitai parcourait les maisons pour contraindre à la baïonnette les Chinois qui ne s’étaient pas présentés à rejoindre ces centres de concentration, où femmes, enfants et vieillards furent également poussés.

J’appris plus tard que ceux qui avaient été pris au hasard au poste de contrôle que j’avais franchi furent emmenés dans l’enceinte de la Victoria School et détenus jusqu’au 22 février, lorsque 40 à 50 camions arrivèrent pour les embarquer. On leur lia les mains derrière le dos et ils furent transportés vers une plage à Tanah Merah Besar, à une dizaine de milles sur la côte est, près de la prison de Changi. Là, on les fit descendre des camions, on les attacha ensemble et on les força à marcher vers la mer. Alors qu’ils avançaient, des mitrailleurs japonais les massacrèrent. Ensuite, pour s’assurer qu’ils étaient bien morts, chaque cadavre fut piétiné, frappé à la baïonnette et mutilé de diverses manières. On ne chercha pas à enterrer les corps, qui se décomposèrent en étant rejetés par les vagues sur le rivage. Quelques survivants échappèrent miraculeusement pour raconter ce récit macabre. Les Japonais reconnurent avoir tué 6 000 jeunes Chinois lors de ce Sook Ching du 18 au 22 février 1942. Après la guerre, un comité de la Chambre de commerce chinoise exhuma de nombreuses fosses communes à Siglap, Punggol et Changi. Il estima le nombre de massacrés entre 50 000 et 100 000.

En théorie, l’Armée impériale pouvait justifier cette action comme une opération de restauration de l’ordre et de répression de la résistance anti-japonaise. Mais il s’agissait d’une pure vengeance, exercée non pas dans la chaleur du combat, mais alors que Singapour s’était déjà rendue. Même après ce Sook Ching, il y eut des opérations de « nettoyage » dans les zones rurales, en particulier dans la partie orientale de Singapour, et des centaines d’autres Chinois furent exécutés. Tous étaient de jeunes hommes vigoureux, susceptibles de devenir gênants.


Les gens de ma génération qui ont vu les soldats japonais en chair et en os ne peuvent oublier leur relation presque inhumaine à la mort sur le champ de bataille. Ils n’avaient pas peur de mourir, ce qui faisait d’eux des ennemis redoutables, et ils se contentaient de très peu pour survivre – les petits récipients en étain accrochés à leurs ceintures ne contenaient que du riz, quelques germes de soja et du poisson séchés. Pendant toute l’occupation, on vit fréquemment des militaires faire des exercices de baïonnette dans les champs. Les cris de guerre qu’ils poussaient en enfonçant leur armes dans des mannequins en sac de jute glaçaient littéralement le sang. Si les britanniques avaient de nouveau envahi la Malaisie péninsulaire pour tenter de leur reprendre Singapour, il y aurait sans nul doute eu d’immenses ravages.

Après les avoir observés de près, je fus convaincu que, s’agissant de l’esprit combattif, ils figuraient parmi les meilleurs armées au monde. Mais ils démontraient également une perfidie et une brutalité envers leurs ennemis que n’auraient pas renié les Huns. J’imaginais difficilement Gengis Khan et ses hordes être plus impitoyables qu’eux. Je n’ai aucun doute sur la nécessité qu’il y a eu de lancer les deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, sans cela, des centaines de milliers de civils en Malaisie péninsulaire et à Singapour, sans compter des millions au Japon, auraient péri.

Qu’est-ce qui faisait d’eux de tels guerriers ? Les Japonais appellent cela bushidō, le code des samouraïs, ou Nippon seishin, l’esprit du Japon. Je crois qu’il s’agissait d’un endoctrinement systématique dans le culte de l’empereur et dans l’idée de leur supériorité raciale en tant que peuple élu, capable de tout conquérir. Ils étaient convaincus que mourir au combat pour l’empereur leur permettrait de monter au ciel et de devenir des dieux, tandis que leurs cendres seraient conservées au sanctuaire Yasukuni, dans la banlieue de Tokyo.