Le négoce serait une carrière lucrative, si elle n’était pas si chanceuse ; il en serait de même de l’usure, si ce métier était aussi honnête qu’il est avantageux. Les lois de nos ancêtres condamnaient le voleur à l’amende du double, tandis qu’elles imposaient celle du quadruple à l’usurier. Cette disposition nous montre combien l’usurier était à leurs yeux un citoyen plus pernicieux que le voleur. Lorsqu’ils voulaient louer un bon citoyen, ils lui donnaient les titres de bon agriculteur, de bon fermier : ces expressions étaient pour eux la dernière limite de la louange. Pour moi, j’estime un négociant actif, désireux d’accroître sa fortune ; mais, comme je l’ai dit, cette carrière est semée d’écueils et de périls. C’est parmi les cultivateurs que naissent les meilleurs citoyens et les soldats les plus courageux ; que les bénéfices sont honorables, assurés, et nullement odieux : ceux qui se vouent à la culture n’ourdissent point de dangereux projets. Maintenant j’arrive à mon but, et ces réflexions sont les préliminaires de l’ouvrage que j’ai promis.
Source : Caton l'Ancien - De agri cultura
On pourrait penser que « acheter » et « vendre » conduit à l’étude des termes relatifs aux relations commerciales. Mais nous constatons ici une différence de principe : achat et vente sont une chose, le commerce proprement dit en est une autre.
Dès l’abord, il faut préciser ce point. Le commerce n’est pas une notion uniforme. Il comporte des variétés selon les types de culture. Tous ceux qui ont étudié les relations commerciales signalent que dans les civilisations de caractère primitif ou archaïque, ces relations revêtent un caractère très particulier : elles engagent l’ensemble de la population ; elles engagent l’ensemble de la population ; elles sont pratiquées par la collectivité même ; il n’y a pas d’initiative personnelle. Ce sont des échanges, qui comportent une entrée en relation, par des procédés particuliers, avec d’autres populations. Les denrées sont alors proposées. D’autres denrées sont offertes en échange par les partenaires. Si l’accord est conclu, des manifestations religieuses, des cérémonies, peuvent avoir lieu.
En indo-européen, rien de semblable ; au niveau où les faits de langue nous permettent d’étudier les faits sociaux, nous sommes très loin du stade de civilisation que nous venons de rapporter. Aucun terme ne paraît évoquer les échanges collectifs des populations primitives ni les manifestations tribales qui ont lieu à cette occasion.
La notion de commerce doit être distinguée de celles d’achat et de vente. Le cultivateur qui travaille le sol songe à lui-même. S’il a un surplus, il le porte au lieu où se réunissent les autres cultivateurs pour le même cas et aussi ceux qui ont à acheter pour leur propre subsistance : ce n’est pas du commerce.
Dans le monde indo-européen, le commerce est l’affaire d’un homme, d’un agent. Il constitue un métier individuel. Vendre son surplus, acheter pour sa subsistance personnelle est une chose ; acheter, vendre pour d’autres, est autre chose. Le marchand, le commerçant est un intermédiaire dans la circulation des produits, et de la richesse. De fait, il n’y a pas en indo-européen de mots communs pour désigner le commerce et les commerçants ; il y a seulement des mots isolés, propres à certaines langues, de formation peu claire, qui sont passés d’un peuple à l’autre.
Le grand négoce demandait des termes nouveaux, formés à l’intérieur même de chaque langue. Ainsi grec émporos désigne le marchand en gros dont le trafic s’opère par mer : emporeomai « voyager par mer » s’emploie pour les grandes affaires, nécessairement les affaires maritimes. La formation d’emporos indique simplement le fait d’amener dans un port en franchissant des mers. Ce n’est pas un terme spécifique relatif à une activité spécifique. Souvent, nous ne savons même pas si une notion de commerce a existé. Ainsi, tandis que pour « acheter » et « vendre », nous avons en iranien des désignations anciennes et en partie communes avec l’indien, il n’y a pas, dans l’Avesta, une seule mention de termes se rapportant au commerce. Ce n’est probablement pas là un hasard, car, quoique les notions religieuses prédominent dans ce grand livre, elles devaient être en proportion avec les pratiques aussi. Nous pouvons donc supposer que le commerce n’avait pas cours parmi les activités normales des sociétés sociales auxquelles s’adresse la prédication mazdéenne.
Il est utile de jeter un coup d’œil sur les équivalents modernes de negotium. Le mot français affaires n’est qu’une substantivation de l’expression « à faire » : « j’ai quelque chose à faire », d’où : « j’ai une affaire ». Mais le contenu sémantique qu’a aujourd’hui affaire, affaire commerciale, est étranger à la signification littérale. Déjà, en grec, c’est pragma, le mot le plus vague, qui a pris ce sens précis. En latin, avec negotium, c’est par une expression négative que la notion d’ « affaires commerciales » s’est créée : l’absence de loisir « est une occupation », mais le terme n’enseigne rien quant à la nature de l’activité. Par des voies indépendantes, les langues modernes ont réalisé la même expression. En anglais l’adjectif busy, « occupé, sans loisirs », produit l’abstrait business, « occupation, affaire ». En allemand, l’abstrait Geschäft est tout aussi vague : schaffen indique l’action de faire, de former, de créer en général. En russe, delo signifie aussi « œuvre », puis « affaire », dans tous les sens du terme.
Nous voyons ici un grand phénomène commun à tous les pays et déjà révélé par les premiers termes : les affaires commerciales n’ont pas de nom : on ne peut pas les définir positivement. Nulle part on ne trouve une expression propre à les qualifier d’une manière spécifique ; parce que — au moins à l’origine — c’est une occupation qui ne prend sa signification que des activités consacrées et traditionnelles.
Les affaires commerciales se placent en dehors de tous les métiers, de toutes les pratiques, de toutes les techniques : c’est pourquoi on n’a pu les désigner autrement que par l’idée d’ « être occupé », d’ « avoir à faire ».
Cela met en lumière le caractère nouveau de ce type d’activité et il est assez étonnant de surprendre, dans sa singularité, cette catégorie lexicale en voie de formation, tel qu’en effet elle s’est constituée.
C’est en Grèce que cette dénomination a commencé, mais c’est par l’intermédiaire du latin qu’elle s’est répandue, et elle agit encore sous des formes renouvelées dans le monde indo-européen et jusque dans le vocabulaire moderne de l’Occident.
Source : Emile Benveniste - Le Vocabulaire des institutions indo-européennes


