Lorsque les philosophes de l’avenir écriront l’histoire des erreurs de l’esprit humain, ils trouveront de précieux documents dans les traités de théologie, de sorcellerie et de morale. Leur lecture, quoique dégageant un immense ennui, est nécessaire pour montrer à quel point des faits très simples peuvent donner lieu à des interprétations erronées et combien il est difficile de discuter, avec des arguments rationnels, les phénomènes dictés par des influences mystiques, affectives ou collectives, indépendantes de la raison.
Depuis deux mille ans, théologiens et philosophes, à la suite d’Aristote et de Platon, dissertent sur la morale, sans avoir rien pu édifier de durable, puisque la plus profonde anarchie règne encore aujourd’hui sur cet antique sujet.
Les incertitudes de l’heure présente se reflètent à travers une foule d’écrits, et mieux encore dans les discours des grands congrès de philosophie et de morale. Rien n’est aussi lamentable, par exemple, que la lecture du compte rendu relatant les discours prononcés au Congrès International d’Éducation morale, tenu à La Haye en 1912. A cette réunion prirent part des hommes éminents, tels que MM. Boutroux et Buisson. Leurs contradictions, leurs perplexités sur la majorité des questions fondamentales, montrent le désordre qui divise actuellement les esprits.
Ce congrès mit surtout en évidence la perte chaque jour plus grande de l’espoir que la science pourrait éclairer ces questions. « Un étrange sentiment de malaise, d’inquiétude, se manifeste dans la nation. Il atteint les fidèles, les purs eux-mêmes : la foi rationaliste fléchit, la confiance et l’enthousiasme ont fait place au doute, à l’hésitation… M. Boutroux souffre comme nous tous de l’anarchie morale contemporaine, mais il ne désespère point. »
M. Boutroux a raison sans doute de ne pas désespérer et de persister dans son besoin de conciliation. Il donne malheureusement pour établir cette conciliation des principes très vagues, empruntés à une théologie un peu surannée. « La morale, dit-il, découle de la religion parce que Dieu est le bien et la perfection mêmes. »
Le rédacteur des comptes rendus de ce congrès conclut en disant : « M. Boutroux, malgré son attitude conciliatrice n’a pu s’empêcher de constater la terrible confusion qui a régné au congrès de La Haye. Ce congrès n’a satisfait aucun de ceux qui y ont participé dans l’espoir de rétablir l’équilibre dans leurs âmes tourmentées par le désordre moral de la vie moderne. »
Ces discussions académiques ont fini par franchir l’enceinte du Parlement. Le 21 janvier 1910, des orateurs y disséquèrent les fondements de la morale et constatèrent que les plus éminents philosophes renonçaient à en découvrir aucun.
Ils prouvèrent par la citation d’extraits de maîtres incontestés de l’Université, que nos professeurs de philosophie eux-mêmes, réunis sous la présidence de M. Croiset, doyen de la Faculté des Lettres, afin de préciser les bases de la morale, arrivèrent à de lamentables conclusions.
« Chacun y apporta, dit M. J. Piou, son contingent de lumières ; ce sont des hommes d’une haute culture intellectuelle, d’une haute droiture. Après avoir beaucoup cherché et rien trouvé, ils se sont sentis pris de découragement, et le même mot est sorti de toutes les lèvres : Impossible! »
« A quoi bon, a dit l’un d’eux, et non des moindres, M. Boutroux, pourquoi faire éclater aux yeux du public le désaccord qui règne entre les doctes touchant les principes mêmes de la conduite de la vie ? ». L’aveu d’impuissance s’échappe de toutes les bouches. Voici M. Payot lui-même : « Les hommes qui devaient éclairer la route sont désemparés ; ils ont abandonné le catholicisme, mais il ne faut qu’une heure d’horloge pour s’apercevoir qu’ils ne l’ont pas remplacé et que leur vie ne va plus que dirigée par les habitudes de sentir et de penser d’autrefois. Plus de cocher, ce sont les chevaux qui conduisent la voiture. Comptez-les donc, s’il vous plaît, les systèmes de morale, que le rationalisme a tirés de la morale divine et entassés les uns sur les autres. C’est la morale de la solidarité, création de M. Bourgeois qui a eu son heure de faveur, mais qui tombe maintenant en disgrâce et que M. Jacob, cité l’autre jour comme un homme de génie, a déclarée inacceptable. C’est la morale scientifique ; mais, par malheur, M. Poincaré a affirmé qu’il n’y avait pas de morale scientifique.
Voici encore la morale du plaisir, la morale de l’intérêt, la morale socialiste, la morale maçonnique de M. Combes ; et il y en a encore, et il y en a toujours : c’est, comme dit Montaigne, un « tintamarre de cervelles. »
L’enseignement de la morale embarrasse autant les plus éminents professeurs que les politiciens. On en trouvera une nouvelle preuve dans un mémoire récent sur « Le Malaise moral », publié par le savant doyen de la Faculté des Lettres, M. Alfred Croiset. Sa rédaction trahit une profonde incertitude.
« Voici que la morale, dit-il, paraît dans tous les programmes. A l’école d’abord, au lycée ensuite, elle est enseignée dans toutes les classes, comme une chose distincte de la religion. Que va faire le maître en présence de cette tâche nouvelle ? Que pensera-il pour son propre compte et que dira-t-il à ses élèves ? Il est tenu à la neutralité religieuse : au nom de quel principe non confessionnel enseignera-t-il le devoir, l’obligation morale ? Il interroge les philosophes et se trouve en présence des réponses les plus discordantes : spiritualisme éclectique, kantisme, doctrines plus modernes de Guyau ou de Nietzsche, essais de morale scientifique, théorie de la science des mœurs, etc. Il est troublé, incertain. Quelques-unes de ces doctrines reposent sur des idées métaphysiques qui lui paraissent vaines ; d’autres semblent laisser échapper les principes jugés d’ordinaire les plus essentiels à la morale. Que faire ? Il essaie de penser par lui-même et sent toute la difficulté de son rôle. Il se trompe quelquefois. »
En étudiant les fondements imaginaires et les fondements réels de la morale, nous rechercherons si les incertitudes actuelles des professeurs et des législateurs ne résultent pas simplement de l’illusion, fréquente aujourd’hui, consistant à croire la morale basée sur la raison, alors qu’elle dérive d’éléments indépendants de cette dernière.
Les méthodes actuelles d’étude de la morale n’ayant conduit qu’aux incertitudes signalées plus haut, nous essaierons d’en utiliser d’autres.
Savants et philosophes ont reconnu depuis longtemps que nous percevons seulement du monde les impressions produites par lui sur nos sens et non la réalité même. L’ensemble de ces impressions forme notre réalité.
Toutes nos acquisitions mentales s’opèrent suivant un mécanisme spécial : la comparaison. Il consiste à établir un rapport entre des choses dont une au moins est connue. L’esprit humain n’a pas encore réussi à trouver d’autre procédé d’investigation. Sans comparaison, rien de connaissable. Elle peut porter sur des objets concrets ou des idées abstraites, mais son processus est invariable. Un objet entièrement nouveau, isolé dans le temps et l’espace et ne pouvant être comparé à un autre, dépasserait la sphère de notre entendement. Il ne serait même pas pensable et ne se trouverait accessible qu’à une intelligence construite sur un autre plan que la nôtre. Le monde est plein, sans doute, de choses fatalement inaccessibles à des esprits incapables d’acquérir leurs connaissances autrement que par voie de comparaison.
Une comparaison impliquant deux éléments, toute connaissance se présente forcément sous forme de relations.
On le reconnaît facilement en constatant qu’une propriété quelconque d’un corps ne peut être définie par une relation. « Toute propriété ou qualité d’une chose, écrit le grand physicien Helmholtz, se ramène à la propriété de produire quelque effet sur d’autres choses. Ainsi, on appelle solubilité d’une substance la manière dont elle se comporte à l’égard de l’eau, poids la façon dont elle se comporte à l’égard de l’attraction de la terre. Puisque ce qu’on appelle propriété implique toujours une relation entre deux choses, une propriété ou une relation ne peut jamais dépendre de la nature d’un seul agent ; elle n’existe qu’en relation et en dépendance avec la nature d’un second objet qui reçoit l’action. »
Les rapports des choses et non les choses sont donc les seules réalités accessibles et mesurables. Une qualité quelconque, le son ou la couleur, par exemple, représente un rapport entre un objet extérieur et les sens. Inséparable de l’être qui la perçoit une qualité n’est même pas concevable en dehors de lui.
Les éléments associés pour constituer le domaine de nos connaissances peuvent, d’ailleurs, être fort hétérogènes. Toutes nos sciences physiques se sont édifiées par l’établissement de relations entre des grandeurs aussi différentes que le temps, l’espace et la force.
L’association de l’espace et du temps a créé la cinématique ou science des vitesses. La force combinée avec l’espace a permis de formuler la théorie de l’énergie. L’association de la force, de l’espace et du temps rendit possible la mesure de la puissance mécanique.
Pratiquement, ces associations sont fort utiles, mais ne sauraient révéler la nature des phénomènes. Nous n’apprenons rien évidemment de l’essence de la masse en disant qu’elle représente le rapport d’une force à une accélération ( M = F / γ ). On ne nous dit pas non plus ce qu’est une force en la définissant une cause de mouvement ou en l’enfermant dans la formule (F = m γ), considérée comme l’équation fondamentale de notre mécanique ou du moins de l’ancienne mécanique classique, car, en variant les éléments associés, on bâtit facilement d’autres systèmes de mécaniques.
L’univers est donc simplement l’ensemble des idées que l’homme s’en fait, grâce aux relations artificielles des choses qu’il réussit à établir.
Pouvons-nous espérer jamais atteindre la réalité ? Plus tard peut-être, mais sûrement pas aujourd’hui.
« Une réalité complètement indépendante de l’esprit qui la conçoit, la voit ou la sent, c’est une impossibilité, écrit Poincaré. Un monde si extérieur que cela, si même il existait, nous serait à jamais inaccessible… La seule réalité objective, ce sont les rapports des choses. Ces rapports ne sauraient être conçus en dehors de l’esprit qui les conçoit ou qui les sent… Tout ce qui n’est pas pensée est le pur néant, puisque nous ne pouvons penser que la pensée et que tous les mots dont nous disposons pour parler des choses ne peuvent être que des pensées. Dire qu’il y a autre chose que la pensée, c’est une affirmation qui ne peut avoir de sens. »
Ces assertions, deviennent évidentes dès qu’on y réfléchit un peu. Aussi ont-elles été plus ou moins formulées par les philosophes de tous les âges. Les choses, disait Protagoras il y plus de deux mille ans, n’ont aucune réalité en dehors de nous.
« Si la réalité absolue existait, affirmait Gorgias, elle serait inconnaissable, si elle était connaissable, elle serait inexprimable. »
Cette inintelligibilité de l’univers réel n’est pas plus contestée par les savants modernes que par les philosophes antiques. Ils savent tous que si le comment des phénomènes est accessible, le pourquoi reste ignoré et avouent leur impuissance à découvrir les racines des choses. Lors de son jubilé, le plus illustre des physiciens de l’Europe, lord Kelvin, s’exprimait ainsi : « Mes cinquante années de recherches consécutives n’ont été couronnées d’aucun succès. Aujourd’hui, je ne sais rien de plus sur l’électricité, le magnétisme et l’affinité chimique que je n’en savais lorsque je fis à mes élèves ma première leçon. »
Et plus récemment encore, après une conférence prononcée devant une société d’ingénieurs électriciens, l’éminent physicien anglais J. J. Thomson, un peu impatienté par les questions qui lui étaient posées, finit par dire : « Si je pouvais répondre à vos questions, je serais bien près d’avoir résolu les problèmes de l’univers… Je ne sais pas ce que c’est que la matière et je ne sais pas davantage en quoi consiste l’électricité. »
Alors que les plus profonds savants se reconnaissent incapables de dire pourquoi une pierre tombe, pourquoi un bâton de résine frotté engendre de l’électricité, il est merveilleux de voir des philosophes prétendre expliquer longuement les problèmes bien autrement compliqués de l’âme, de la vie, de la conscience, etc.
Ce bref examen des limites de notre connaissance du monde physique et de l’impossibilité de pénétrer la nature intime des choses laisse évidemment supposer qu’il existe des éléments accessibles seulement à des intelligences possédant des modes d’investigation ignorés de nous. Les philosophes anti-intellectualistes modernes croient que l’intuition pourrait constituer un tel mode de connaissance, mais cette faculté rendit si peu de services pendant des siècles, qu’il est bien difficile d’en espérer des révélations nouvelles. L’intuition n’a fait que créer des dieux dont la volonté, comme moyen d’explication des phénomènes, n’est plus acceptable aujourd’hui.
Source : Gustave Le Bon - La Vie des Vérités (1914)


