Poésie de Bretagne

Saint-Malo

Saint-Malo, que crains-tu des cités maritimes ?
Pas même Brest avec ses vastes arsenaux.
Sous ton dais débrouillards, le front ceint de créneaux,
Le pied sur l’Océan, tu règnes, et les eaux
Courbent autour de toi leurs écumantes cimes !
À peine adolescents, tous tes fils sont marins ;
Vrais alcyons des mers, le long de ton rivage
Ils ont leurs nids bâtis en face de l’orage,
Et, de l’aile bientôt rasant le flot sauvage,
Ils partent, que les cieux soient sombres ou sereins !

Tes enfants t’ont laissé des noms dont tu fais gloire ;
Cartier, qui le premier dans sa route aborda
Au rivage inconnu du lointain Canada ;
Duguay-Trouin, que rien jamais n’intimida ;
Et Surcouf, ce corsaire à l’étonnante histoire !
Toi, pour qui toute escadre aurait de vains défis,
Toi, qui sous les efforts des saisons mutinées
Ne sens en toi, devant les vagues obstinées,
Trembler que sur ton front tes hautes cheminées.
Tes flancs étaient bien faits pour avoir de tels fils !
Les tourmentes d’hiver te font des jours de fête.

Quand ta masse combat l’ouragan irrité,
C’est alors qu’il faut voir ton horrible beauté !
Athlète aux larges reins, sombre et plein de fierté,
Tu restes là debout, seul avec la tempête.
Vous ne pouvez vous vaincre en ce puissant effort,
Et vous semblez tous deux, quand la mer devient basse,
Arrêtant un moment la lutte qui vous lasse,
Vous éloigner un peu pour prendre de l’espace
Et pour voir de nouveau qui sera le plus fort !

Sur tes rochers où fond l’onde tumultueuse,
Parmi les blancs esquifs sous tes murs balancés,
Et derrière ces forts, de canon hérissés,
Qui sont au sein des eaux tes gardes avancés.
Tu te montres de loin haute et majestueuse !
Ton aspect fait plaisir à l’œil des matelots.
Comme un vaisseau géant qui dans l’orage échoue,
De tes vastes remparts que la vague secoue,
Tu sembles, comme avec le tranchant d’une proue,
Battre la grande mer pour te remettre à flots.

Ô cité merveilleuse, ô beauté de nos grèves,
Quand la lune est cernée et pâle en se levant,
À te voir immobile au bord du flot mouvant,
Sous ton voile de brume où murmure le vent,
Indécise et muette, on dirait que tu rêves ;
La terre avec amour semble te retenir,
Et l’Océan jaloux, en frémissant d’ivresse,
Avec ses bras fougueux t’environne, te presse,
Et voudrait, en soupirs t’exprimant sa tendresse,
Dans son lit orageux te forcer à venir.

Peut-être quelque jour tu briseras ta chaîne,
Et, te laissant aller à ses bras caressants,
Tu redeviendras île ; et, dans leurs vœux pressants,
Tes filles au teint brun, aux yeux noirs ravissants,
Pleureront leurs amants de la rive prochaine ;
Leurs amants qui, le jour, n’attendront que le soir,
Qui, Léandres nouveaux, sur les vagues amères
Iront chercher l’objet de leurs douces chimères,
Et qui rendront les nuits bien tristes à leurs mères,
Quand le vent soufflera plus fort sous le ciel noir.


Automne en mer

Le vent déhâle du noroît : la mer moutonne.
Cette heure est puissante et pleine. Je me souviens
Des jours ardents, puis des jours abajoniens.
Le soleil et mon cœur entrent dans leur automne.

Quel regret dans la voix de la vague chantonne ?
L’écho de mes désirs d’autrefois s’est éteint.
Émotions dont j’ai vécu, fleurs du destin
Toutes mortes, les vénéneuses et les bonnes.

Passé d’hier, aussi lointain que l’horizon…
Voici qu’une odeur fauve d’arrière-saison
Se mêle à l’âcre embrun qui fouette mes narines ;

La paix vient sur la mer du feu occidental.
Est-ce un temple, ou est-ce un sépulcre, ma poitrine
Qui se tient large ouverte à la brise d’aval ?


Le pâtre

Enfant, j’eus pour ami, dans ma chère Bretagne,
Un pâtre de mon âge, un gars pensif et doux,
Qui, par les nuits d’été, debout sur la montagne,
Chantait d’un ton très lent, comme on chante chez nous.

Toujours sur le même air, d’une voix triste et tendre.
Longuement il berçait son monotone ennui ;
Et les rares passants s’arrêtaient pour entendre
Cette plainte mêlée aux plaintes de la nuit.

Il avait tout le jour couru dans les bruyères,
Sifflant les geais moqueurs et dérobant les nids ;
Mais sitôt que le soir éteignait ses lumières,
Il s’arrêtait, rêveur, sous les cieux infinis.

Des villages lointains, déjà noyés par l’ombre,
Les Angélus montaient vers la mort du soleil :
Et la prière ailée allait du clocher sombre
Perdre ses notes d’or dans l’horizon vermeil :

Le pâtre se tenait debout, la tête nue,
Et le signe de croix qu’il traçait largement
Prenait dans l’ombre vague une ampleur inconnue
Sur la sérénité du profond firmament.

Puis, quand tout s’effaçait, clochers et clartés roses.
Quand le silence énorme endormait l’horizon.
Dans le rayonnement mystérieux des choses
Il entendait venir le nocturne frisson…

Soudain, les bois heurtaient leurs pensives ramures :
Les ajoncs, les genêts, le chêne frémissant,
S’inclinaient vers la terre avec de sourds murmures,
Comme s’ils avaient peur lorsque la nuit descend.

Alors mon compagnon s’asseyait sur la pierre :
Ses moutons, effrayés par la fuite du jour,
Bêlaient lugubrement, le nez sur la bruyère,
Et flairaient un danger dans le murmure sourd.

Lui, sans plus de souci, confiant dans sa force,
Il gourmandait son chien, rudoyait le troupeau ;
D’un arbuste naissant il arrachait l’écorce
Et, rustique ouvrier, se taillait un pipeau.

La nuit s’épaississait, et les étoiles douces
Semaient de blanches fleurs le velours bleu du ciel ;
Leur tremblante clarté venait frôler les mousses,
Comme les pieds divins de Mab et d’Ariel.

C’était l’heure où les morts qu’évoquent les légendes
Sous la lune blafarde errent les bras tendus ;
Où les menhirs géants, allongés sur les landes,
Semblent poursuivre au loin les passants éperdus.

Le pasteur entonnait une chanson bretonne :
Oh ! qu’il est triste et doux d’écouter cette voix,
Qui, sur un rythme lent, plaintif et monotone,
Mêle l’âme de l’homme aux murmures des bois !


Ballade sur un thème populaire

Filons malgré la nuit, filons :
Sire Bertrand est dans les chaînes,
Il faut le prix de trois rançons
Pour le ramener dans nos plaines :
Fuseaux, tournez un mois entier
Pour racheter le prisonnier.

Dans un pays maudit du ciel,
Et loin de l’air de sa montagne.
Que son sort doit être cruel !
Comment vivre ailleurs qu’en Bretagne ?
Fuseaux, tournez un mois entier
Pour racheter le prisonnier.

Hélas ! partout dans nos hameaux
On voit des armes étrangères,
L’Anglais enlève nos troupeaux
Et brûle nos pauvres chaumières,
Et, tristes, nous allons prier
Pour le retour du prisonnier.

Tremblez, vous qui causez nos maux,
Et riez de notre espérance ;
Comme le fil sur nos fuseaux,
Sur vous s’amasse la vengeance.
Tremblez, avant un mois entier,
Vous reverrez le prisonnier.


Une idée sombre

Quand je reviens joyeux dans ma belle Bretagne,
Au sortir de Paris, de ce triste Paris
Où l’on ne voit ni mer, ni forêts, ni montagne,
Où l’on traîne des jours ennuyés et flétris ;
Quand j’ai passé le seuil, quand j’ai franchi l’entrée
De la noire maison gothique et retirée,
Et qu’un instant après je tombe dans les bras
De mes deux bien-aimés qui ne m’attendaient pas.
Oh ! de quelque bonheur que mon âme soit pleine.
Dans ces rares moments d’ivresse surhumaine,
Quel que soit mon transport, un indicible ennui
S’éveille à l’heure même et se mêle avec lui.
J’aperçois, et c’est là ce qui me désespère,
Quelques rides de plus sur le front de mon père.
Ma mère aussi, ma mère attriste mon regard :
Ses cheveux sont encor plus blancs qu’à mon départ.
Et des larmes d’effroi roulent sous mes paupières :
Ô mon Dieu ! gardez-moi ces deux âmes si chères !
Gardez mon doux trésor, il est là tout entier ;
S’il vous faut l’un des trois, prenez-moi le premier.
Prenez-moi ; que ferais-je, hélas ! dans ce vain monde.
Sevré des tendres soins dont leur amour m’inonde ?
Je ne demande rien, ni gloire ni bonheur,
Mais leur vie est ma vie, il me la faut, Seigneur !


Ma retraite

Je sais une rivière,
La Vilaine est son nom,
Cependant la lumière
Y glisse un pur rayon.

Dans son eau se reflète
Le svelte peuplier ;
Sur sa rive discrète.
Roucoule le ramier.

Non loin la maisonnette,
Le jardin potager.
L’allée étroite et nette,
Le tout petit verger ;

Le parterre où l’abeille
Aime à poser son vol ;
Lis blanc, rose vermeille,
Et buis vert près du sol ;

Au bord de la fenêtre,
Le rouge cerisier.
Qu’attaque, aux yeux du maître,
Le moineau familier.

La charmille où l’on goûte
Le bienveillant sommeil.
Sans que l’on y redoute
La pluie ou le soleil ;

L’espalier où la pêche,
Exposée au midi,
Se conserve si fraîche
Sur le mur attiédi ;

Le noyer dont Ovide
Parle, et que le passant
Frappe, toujours avide,
Du silex impuissant.

À deux pas la châtaigne
Qu’Horace aussi cueillait,
Et que nul ne dédaigne,
Mêlée avec le lait.

Vers le soir taciturne,
Le tic tac du moulin,
Ou la chanson nocturne
Des fileuses de lin.

L’écho que l’on réveille,
Ce poète endormi,
Qui renvoie à l’oreille
La rime au son ami.
 
Le village où ma mère,
Fidèle au chaume obscur,
À toute peine amère
Portait un baume sur.

C’est là que, loin du monde,
Sans craindre de vieillir,
Dans une paix profonde,
J’aime à me recueillir.
 
Aucun bruit de la ville,
Bruit stérile toujours !
Sous une ombre tranquille
Laissant dormir mes jours,
 
J’écoute, solitaire,
Un bruit plus solennel,
Celui que fait la terre
Sur son axe éternel.