Vienne le beau Narcisse qui jamais n’aima autre sinon soi,
Et qu’il regarde tes yeux, et, qu’il se garde d’aimer
Vienne le Grec tant caut, qui la force de Troie détruisit,
Et qu’il regarde ce poil, et qu’il se garde d’aimer
Vienne le chantre Orphée qui son Eurydice encore cherchât
Et qu’il regarde ta main, et qu’il se garde d’aimer
Vienne l’amour lui même, et devant sa vue ôte le bandeau,
Et qu’il regarde ta bouche, et qu’il se garde d’aimer.
Ô mort attendue ô désirable mort,
Viens t’en je t’en prie viens si secrètement,
Que ce coeur douloureux ne te sente venir.
Pour trop aimer rejetant réconfort,
Triste je hais du soleil la clarté,
J’ai la vie en horreur
Mon coeur y prendrait un si nouveau soulas
Qu’après ne pourrait d’aise qu’aurait mourir :
Et soudain s’en irait derechef malheureux
Viens mort, comme en l’air quelque tonnerre ému
Sort au dépourvu hors du nuage noir,
éclatant et le bruit et l’éclair et le coup.
Viens mort tout ainsi pour me tirer le coeur,
Ôté des ennuis, dont affligé le tient
La cruelle, qui rit de le voir soupirer.
Source : Jean-Antoine de Baïf - Chansonnettes LXV & LXVII (1573)


